La Compagnie du Chemin à Rails du St-Laurent et du Village d’Industrie

Le 28 juillet 1847 l’assemblée législative de la province du Canada adoptait un acte pour incorporer la Compagnie du Chemin à Rails du St-Laurent et du Village d’Industrie. L’histoire de ce train est déjà bien documentée mais une lecture m’a incité à poursuivre la recherche.

En 1847 le régime seigneurial hérité de la France interdisait la propriété privée des terres, pourtant une loi a donné à une compagnie privée le pouvoir de posséder des terres seigneuriales. Le texte de la loi distingue d’ailleurs 2 modes de possession de la terre en vigueur à cette époque: la terre allouée selon la Coutume de Paris et la propriété privée.

Exproprier des terres seigneuriales

Rémi Guertin - L'implantation des premiers chemins de fer du Bas-Canada

En 1847 le régime seigneurial n’avait pas encore été aboli (1854). Pour rejoindre le fleuve à partir du village L’Industrie le chemin à rails devait traverser des terres seigneuriales occupées par des censitaires. Ces terres n’auraient pas dû pouvoir être achetées et possédées par une compagnie privée selon le régime seigneurial en vigueur.

Rémi Guertin dans L’implantation des premiers chemins de fer du Bas-Canada (2014) explique qu’après la conquête la Couronne britannique n’a rien fait pour empêcher les empiètements sur le système seigneurial hérité de la France qui empêchait la propriété privée de la terre et donc, en principe, la spéculation. Dans le système féodal, le Roi est l’unique possesseur des terres, il accorde des privilèges aux seigneurs qui doivent distribuer les terres disponibles à leurs censitaires. Ceux-ci n’en sont jamais propriétaires comme dans le système anglais.

Une nouvelle classe de seigneurs entreprenants ont profité du laisser-aller de la Couronne pour agir en capitalistes malgré les lois en vigueur. Rémi Guertin donne, entre autres, l’exemple de Barthélémi Joliette en soulevant plusieurs questions qui méritent d’être approfondies.

Les actionnaires de la compagnie

Pour financer la construction d’un chemin à rails à partir du Village d’Industrie jusqu’au fleuve Saint-Laurent la compagnie était autorisée à émettre 480 actions à 25£ pour un capital de 12.000 livres.

Sceau de la Compagnie du Chemin à Rails du St-Laurent et du Village d'Industrie

…formeront pour cette fin un corps politique et incorporé sous le nom de La compagnie du chemin à rails du St.Laurent et du village d’Industrie, et sous ce nom auront succession perpétuelle et un sceau commun et tous les autres droits et pouvoirs des corps incorporés qui ne sont point incompatibles avec les dispositions du présent acte, et sous ce nom pourront ester en jugement, tant en demandant qu’en défendant; et aussi auront et pourront avoir pouvoir et autorité d’acquérir et posséder des terres (lequel mot dans le présent acte sera censé comprendre la terre et tout ce qui se trouve sur ou sous la surface d’icelle)…

Dans son étude sur B. Joliette, Jean-Claude Robert dit qu’une bonne partie des actions ont été achetées par des habitants du village d’Industrie et par des cultivateurs des paroisses avoisinantes mais il ne donne pas de détail. Dans l’acte d’incorporation de la compagnie on trouve une liste des premiers actionnaires:

Premiers actionnaires
Statuts provinciaux du Canada (page 1635)
Louis Voligny
  • Barthélémi Joliette, Peter Chs Leodel, Gaspard de Lanaudière et Antoine J. Voyer sont seigneurs de Lavaltrie.
  • B. H. Leprohon est le gendre de Leodel, médecin et shérif.
  • Edward Scallon est un riche entrepreneur associé de Joliette.
  • David M. Armstrong est député de Berthier depuis 1841.
  • F.R. Tranchemontagne, Charles Gougé et la famille Voligny sont des marchands, notables locaux.
  • Antoine Manseau est curé à Joliette, Joseph Quevillon à Ste-Élisabeth, J.B.H. Marcotte à Lavaltrie.
  • Magloire Grangé (Granger), Zacharie Cloutier et Séraphin Viger sont des membres de la Société des Défricheurs de St-Jacques.
La Minerve - 20 avril 1848
La Minerve – 20 avril 1848

Dans les différents avis publiés par la compagnie on trouve d’autres noms. En 1848, Gabriel Beaugrand dit Champagne, François Archambault, L.-Ant. Derome marchand à St-Paul, Charles H. Panneton sont administrateurs.

Je n’ai pas pu retracer tous les noms mais on constate que B. Joliette a mobilisé les élites locales sans faire appel à un financement extérieur qu’il n’aurait pas contrôlé. Il a préféré vendre ses moulins pour compléter le financement du projet.

Le tracé du chemin

Dans sa biographie de B. Joliette Joseph Bonin donne une version de l’histoire qui n’est jamais questionnée. Les 2 premiers choix pour le point d’arrivée auraient été L’Assomption puis Berthier. Pourtant plus le tracé est long plus il revient cher à construire. Mais c’était peut-être pour éviter la traversée de la savane marécageuse de St-Thomas qui impliquait d’importants travaux de terrassement.

Déjà sur ses cartons, une route avait été tracée de l’Industrie à l’Assomption, lorsque les marchands de ce dernier Village, créèrent à ce projet une si vive opposition qu’il dût s’adresser à meilleure enseigne. Il se tourna vers Berthier: il offrit d’y diriger son Chemin de Fer, à la condition que le Village souscrirait une certaine somme en faveur de l’entreprise; mais les citoyens de cotte localité, à l’instar de ceux de l’Assomption, ayant refusé ses avances, il ne se découragea pas. Ayant tenté de faire déboucher son chemin à Lavaltrie, de nouveaux obstacles surgirent et l’empêchèrent d’effectuer ce dessein. Il y avait de quoi réfléchir. Il résolut alors de choisir la voie la plus courte, malgré les immenses travaux que devait nécessiter son terrassement.

J. Bonin p. 120-121

Le choix de L’Assomption est très étrange puisque le but de la construction du train était justement d’éviter de faire le long détour par L’Assomption!

La seigneurie de Lavaltrie
La seigneurie de Lavaltrie (Ill. J.C. Robert)

Pourquoi les seigneurs de Lavaltrie n’ont ils pas fait passer la ligne sur les terres de leur seigneurie mais sur celle du seigneur de Lanoraie, Ross Cuthbert?

Dans un article de février 1847, donc au commencement du projet, on peut lire que les habitants de Lavaltrie avaient offert gratuitement un passage sur leurs terres pour le passage de la ligne et que la compagnie a généreusement proposé de les payer au prix du rôle d’évaluation de la paroisse.

Journal de Québec 16 février 1847

Journal de Québec 16 février 1847

Il me semble logique que le projet initial ait été de faire passer la ligne le long de la limite de la seigneurie jusqu’à Lavaltrie où un quai aurait être construit. Et il ne semblait pas y avoir de problème avec les censitaires. Alors pourquoi avoir changé de tracé?

R. Guérin avance l’hypothèse que la construction d’un quai aurait été trop coûteuse, B. Joliette se serait donc tourné vers le quai le plus proche, celui de Lanoraie. Mais il a fallu négocier avec le seigneur de Lanoraie, Ross Cuthbert, qui était puissant lui aussi.

The Quebec Gazette - 9 juillet 1847
The Quebec Gazette – 9 juillet 1847

L’Hon. Ross Cuthbert a déposé une pétition le 5 juillet 1847 à l’assemblée législative pour la protection de ses droits seigneuriaux au cas où la St. Lawrence and Industry Village Railroad traverserait les terres de sa seigneurie.

La Minerve - 19 juillet 1847
La Minerve – 19 juillet 1847

Le 19 juillet La Minerve rapporte que M. Armstrong (administrateur de la compagnie et député) s’est informé à propos d’un projet de train devant relier St-Cuthbert à Berthier. On peut imaginer que Ross Cuthbert a essayé de monter son propre projet sans succès. Il se serait alors mis d’accord avec B. Joliette en imposant ses conditions.

La ligne a finalement adopté le tracé le plus court (19,3 km) jusqu’au quai d’embarquement de Lanoraie sur le fleuve Saint-Laurent.

L'Avenir - 10 janvier 1849
L’Avenir – 10 janvier 1849

Expropriation, prix d’achat et arbitrage

L’acte d’incorporation prévoit 2 modes de propriété de la terre: la propriété privée et la propriété qui ne peut pas être aliénée, c’est-à-dire les terres seigneuriales. Les seigneurs avaient peut-être commencé à vendre des terres seigneuriales à leurs censitaires avant l’abolition du régime seigneurial en 1854 et les 2 modes de propriété cohabitaient.

Dans un avis aux capitalistes et autres du Canada et des États-Unis publié dans la presse à partir de décembre 1848 les seigneurs de Lavaltrie annoncent qu’ils veulent vendre ou louer les moulins et les terrains du Village d’Industrie par titre incontestable et exempt de cens et rentes et de lods et ventes. Pour financer le train il a fallu vendre les moulins.

Statuts provinciaux du Canada (page 1640)

Les personnes qui pourront transporter des terres (propriété privée) pourront s’arranger avec la compagnie. Une rente annuelle fixe sera établie quand un corps corporé n’aura pas droit de vendre.

Il serait intéressant de faire une recherche dans les archives du notaire J.O. Leblanc qui a rédigé les actes de vente pour voir les différents contrats selon le mode de propriété du vendeur.

L’acte d’incorporation de la compagnie est très détaillé, indiquant les droits et les devoirs de la compagnie. Elle est autorisée à réclamer les terres permettant d’optimiser le tracé tout en devant respecter les droits des propriétaires et les voies de passage.

Statuts provinciaux du Canada (page 1641)

En cas de litige un processus d’arbitrage est prévu, détaillé à la page 1642. J’ai pu retrouver le cas d’un occupant mécontent, Louis-Gonzague Caisse, cultivateur à St-Thomas. En avril 1849 la compagnie lui signifie un avis proposant un prix d’achat et nommant François Papin du village d’Industrie comme son arbitre en cas de refus.

La Minerve 16 avril 1849
La Minerve 16 avril 1849

Le train de Rawdon

Industry Village and Rawdon Railway
Montreal Herald 6 janvier 1857

La compagnie Industry village & Rawdon railway a été incorporée en 1850 par un groupe de notable de Rawdon dirigé par J.H. Dorwin. Son histoire est moins documentée et on trouve beaucoup d’erreurs dans les livres qui en parlent. R. Guérin dans son livre parle d’un dénommé Darwin (page 49).

J’ai pu reconstituer une partie de l’histoire de ce train, dans la presse anglophone surtout. Mais je n’avais pas réfléchi que le tracé de cette ligne passait sur les terres des seigneurs de St-Sulpice avec qui il a bien fallu s’entendre. Les Sulpiciens auraient investi dans cette entreprise selon Brian Young (The seminary of Montreal – page 124).

La ligne ne s’est jamais rendue à Rawdon mais elle a été construite jusqu’au village Montcalm où se trouvaient plusieurs moulins. Elle a fonctionné de 1852 à 1857. Les Sulpiciens avaient vendu leur moulin de St-Liguori en 1846 à un nommé J.-B. Demers. Plus en amont sur la rivière Ouareau, Peter McGill possédait un moulin à Oldham Farm et il était associé en affaires avec J.H. Dorwin qui exploitait la chute à Rawdon qui porte son nom. Le bois venait du haut de la rivière Ouareau où on accédait en suivant le chemin Dorwin.

Peter McGill et J.H. Dorwin étaient francs-maçons, j’ai découvert en faisant cette recherche que Barthélémi Joliette était devenu membre honoraire de L’Institut-Canadien en 1848.

Institut Canadien
L’Avenir 11 septembre 1847

Lire aussi: Les derniers seigneurs de Joliette à propos de l’abolition du régime seigneurial.

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