La Société des Défricheurs

La Société des Défricheurs est fondée en 1848 à St-Jacques de la Nouvelle-Acadie pour soutenir la colonisation dans le canton de Chertsey. Les sociétés de colonisation n’ont pas toujours eu de succès mais l’histoire de la fondation de Chertsey montre qu’elles ont activement participé à l’organisation du territoire.

Jean-Romuald Paré

Le village de Chertsey (BANQ)

Les sociétés de colonisation

Au début du XIXème siècle toutes les terres de la plaine du Saint-Laurent sont occupées mais la population augmente rapidement. Peu à peu les squatters et les compagnies forestières s’installent sur les terres boisées inaccessibles auparavant. La situation est anarchique, les colons sont à la merci des compagnies.

Le curé Labelle
Le Curé Labelle (Société d’histoire de la Rivière du Nord)

La première société de colonisation, la « Société des vingt et un » fut fondée en 1837 à la Malbaie pour exploiter la forêt du Lac St-Jean. Dans les années suivantes quelques autres sociétés laïques sont fondées. En 1845 Mgr Bourget fonde la Société de Colonisation du Nord pour encadrer le mouvement de colonisation, procurer un soutien spirituel et matériel. En 1848 une ordonnance du gouverneur ouvre les « townships » à la colonisation, les protestants ne doivent pas les accaparer.

Partout au Québec des prêtres de plus en plus nombreux animeront ces sociétés de colonisation, on n’a qu’à penser au curé Labelle.

La Société des Défricheurs

Jean-Romuald Paré
Jean-Romuald Paré (F. Lanoue)

Le curé Jean-Romuald Paré est curé de Saint-Jacques depuis 1819 (il le restera 39 ans). St-Jacques est un gros village prospère pour l’époque colonisé par des familles acadiennes. Son arrière-pays, Rawdon, est en train de s’ouvrir à la colonisation.

Dans un mémoire publié en 2004 « L’encadrement du mouvement de colonisation dans le piedmont des Laurentides dans Lanaudière de 1810 à 1880 », Nancy Gadoury nous donne les noms des fondateurs de la Société des Défricheurs. On remarque que la société réunit le curé, les notables et les autorités gouvernementales anglophones pour une action concertée.

Dès 1848, une société de colonisation, connue sous le nom de la Société des défricheurs, est créée à Saint-Jacques de l’Achigan. Son principal promoteur est le curé et archiprêtre de Saint-Jacques, Jean-Romuald Paré, qui était également agent de colonisation pour le comté de Leinster (Montcalm). À ses côtés participaient plusieurs notables de la région, Z. Cloutier, M. Poirier, L. Viger, Jean-Baptiste Gauthier, M. Dorval, A. Dugas, Magloire Granger, ainsi que Alexender Daly, agent des terres de la Couronne, et l’arpenteur Quinn.
Dans « Une nouvelle Acadie, Saint-Jacques de l’Achigan » de Guy Courteau on retrouve une liste un peu différente: le curé Paré, Magloire Granger, Zacharie Cloutier, Séraphin Viger, B. Gauthier, Médéric Dorval et Pierre O’Donoghue. On apprend aussi que la Société a fondé St-Gabriel, Chertsey (1856), St-Alphonse (1859) et St-Côme (1862).

L’action de la société

En 1848 les municipalités n’existent pas encore mais on est en pleine transition. Le gouvernement du Canada-Uni organise l’administration du pays et plusieurs lois sur les municipalités seront votées puis améliorées. En attendant les élites prennent les choses en main avec le soutien du gouvernement.

L’arpentage

L’arpentage du canton de Chertsey avait commencé en 1847 mais à partir de 1849 c’est Francis Quinn membre de la société qui s’en charge. Dans son carnet il note:

Carnet de Quinn 1849
Carnet de Quinn 1849 (BANQ)
M. Daly, (?) and I agreed that the 3 lots No 18, 19 and 20 on the 5th concession were best situated for a village due to the good water privileges

Il se met donc d’accord avec A. Daly pour proposer que les lots du rang 5 autour de la rivière Jean-Venne deviennent le centre du village, les chutes de la rivière sont idéales pour l’aménagement d’un moulin et c’est à peu près le centre du canton.

Plan du Village Lafontaine

En 1852 l’arpentage est terminé et Quinn dessine un plan du Village Lafontaine, du nom du premier ministre du Canada-Est entre 1848 et 1852.

Le village Lafontaine
Plan of Village Lafontaine, F. Quinn – 1852 (BANQ)

Le village occupera les lots 18, 19 et 20 du 5ème rang, des rues sont baptisées (Elgin, Durham, …), des terrains sont réservés pour l’église, le cimetière, l’école, le marché, la cour de justice. On remarque aussi que quelqu’un a indiqué l’existence de 2 moulins mais on ne sait pas à quelle date.

Le chemin du gouvernement

C’est aussi en 1852 que le projet d’un chemin partant de Rawdon pour traverser Chertsey et ouvrir le nord du territoire à la colonisation reçoit l’accord du gouvernement. C’est un autre membre de la société, Magloire Granger qui se charge d’explorer le territoire jusqu’au Lac Ouareau, guidé par un amérindien. En 1853 Alexander Daly, agent des terres de la couronne à Rawdon et membre de la société trace le chemin et le balise.

J’ai déjà raconté dans un autre article l’histoire de la construction de ce chemin qui sèmera la zizanie dans le comté. Il faut bien comprendre qu’avoir un chemin passant devant chez soi est un grand privilège, les propriétés prennent de la valeur. Habiter à côté de l’église, c’est encore mieux puisque les commerces vont s’installer autour. En regardant la carte on va vite comprendre.

Chemin du gouvernement Chertsey
Le chemin du gouvernement et les propriétaires des lots (BANQ)

Sur cette autre carte de F. Quinn datant de 1860 on voit le Village Lafontaine, le chemin du gouvernement et le nom des propriétaires de lot. En regardant bien on remarque que le chemin traverse les terres de Daly puis celles de Granger. Granger s’est installé avec ses frères et leurs familles autour du futur village et il a ouvert un magasin général au bord du chemin.

On voit donc que la Société des Défricheurs est en accord avec les autorités pour prendre en charge la fondation du village. Mais la limite entre l’intérêt général et l’intérêt particulier est mince. La situation est la même à St-Donat où le curé Coutu et sa famille, fondateurs du village, accumulent en même temps un beau capital familial.

Élites contre colons

Les plans sont faits dans des bureaux mais la réalité sur le terrain est bien différente. Le très long rapport d’enquête remis au Parlement va nous permettre de comprendre cette réalité.

Maison de Magloire Granger
Maison présumée de Magloire Granger

Les travaux du chemin ont commencé en juin 1854 mais dès l’automne ils sont arrêtés par une pétition de 190 signataires. Les dépositions concernent les conditions de travail mais aussi le tracé du chemin. La gestion de Daly en tant qu’agent des terres de la couronne est questionnée, il semble favoriser ses amis et électeurs, le chemin traverse ses terres. On découvre les cliques en présence, anglophones loyalistes, irlandais, canadiens riches ou pauvres. Comme aujourd’hui la société est divisée mais les élites se tiennent, des alliances se créent.

Lettre d'appui de la Société des Défricheurs
Lettre d’appui de la Société des Défricheurs

Finalement les autorités soutiennent Daly qui garde son poste d’agent des terres et les travaux reprennent, ils seront à peu près terminés en 1859. La Société des Défricheurs et le curé Paré ont chaleureusement appuyé Daly vantant la qualité de son travail pour la colonisation de Chertsey et du comté.

Deux visions s’affrontent:

  • les colons installés plus au sud du canton ont besoin de chemins
  • les élites planifient des routes pour développer le nord

Les budgets sont limités, les administrations publiques en sont à leurs débuts. Le gouvernement vient de remettre la gestion des chemins secondaires aux municipalités nouvellement créées, les octrois doivent être consacrés aux chemins principaux.

La fin

On est à une époque où la population apprend la démocratie et le débat parlementaire, la population est très active. De nouvelles pétitions seront remises à l’Évêché pour demander le déménagement de l’église. Finalement en 1867 le centre du village est ramené du Village Lafontaine à son lieu actuel. Les membres de la Société des Défricheurs faisaient plutôt partie des élites du Village Lafontaine et elles sont traumatisées par ce déménagement.

La lettre d’appui à A. Daly de 1854 était signée par les membres de l’ex-comité. Celui-ci n’a donc pas duré longtemps mais il aura eu une grosse influence sur la fondation de Chertsey.

Il semblerait qu’à partir de la construction de la nouvelle église en 1869 ce soit une autre association, celle de la Propagation de la Foi qui a soutenu la paroisse de Saint-Théodore de Chertsey.

Dons de l'association de la Propagation de la Foi
« L’encadrement du mouvement de colonisation dans le piedmont des Laurentides dans Lanaudière de 1810 à 1880 », Nancy Gadoury

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