Catégorie: Histoire de Lanaudière
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La légende de la Chute à Bull et de la rivière de Boule

Les chutes sont des lieux magiques et des légendes leurs sont souvent associées. Les légendes amérindiennes de la Chute Dorwin à Rawdon et de la Chute à Michel à Chertsey ont été transcrites par l’historien Marcel Fournier. La légende de la Chute à Bull à St-Côme est une légende québécoise contemporaine. Un jour quelqu’un a écrit que Henry Bull avait été le premier commerçant de bois à s’installer sur la rivière à la fin du 19e siècle et qu’il aurait initié la drave à St-Côme. Tout le monde a ensuite répété cette histoire sans la vérifier mais ce n’est qu’une légende.

Le parc de la Chute-à-Bull se trouve sur la rivière Boule près de St-Côme. Un peu avant 1912 une glissoire y avait été construite pour faire descendre les billots sciés en amont.

La Chute à Bull en 1912

Le parc régional de la Chute-à-Bull

Le parc régional a été nommé Chute-à-Bull pour honorer un commerçant de bois qui a donné son nom à la rivière Bull dont le nom a été francisé par l’usage en rivière Boule. Le guide publié par le parc raconte cette histoire.

La même histoire est racontée sur la page Facebook du parc:

À la fin du 19e siècle, un certain M. Henry Bull vient s’établir dans la région et devient le premier exploitant forestier à initier la drave à St-Côme… Une glissoire avait même été construite sur la fameuse chute pour permettre aux billots de passer «comme y faut»!

Draveurs vers 1915 (Photo Histoire de St-Côme)

Bien sûr l’intelligence artificielle de Google répète les informations qu’elle trouve sans les vérifier. Comme l’information est la même sur le site de la Commission de Toponymie du Québec et sur Wikipedia, de nombreux autres sites d’information l’ont recopiée. Mais elle est fausse. Henry Bull, premier exploitant forestier de la région c’est peut-être vrai mais certainement pas à la fin du 19e siècle. Depuis au moins 1850 la forêt de la rivière de Boule était exploitée intensivement et les draveurs faisaient descendre les billots par la rivière L’Assomption jusqu’aux moulins de Joliette, de Charlemagne et de Repentigny.

Henry Bull commerçant de bois de Berthier vers 1825-1840

Le parc et la chute qui s’y trouve ont été nommés en l’honneur d’un Américain qui les exploitait chaque année pendant la période d’exploitation forestière printanière (Wikipedia).

Henry Bull était sans doute un loyaliste américain mais les loyalistes sont arrivés au Québec bien avant la fin du 19e siècle. Dans les archives du Canada on trouve le nom de Henry Bull dans des listes de pétitionnaires pour l’octroi de terres dans le township de Stoneham en 1795 et 1799. Ça pourrait être lui ou son père.

Si on cherche le nom de Henry Bull dans les archives du Québec (BANQ) on trouve une première mention dans le Montreal herald du 22 décembre 1824. C’était un marchand de Berthier qui s’est marié et devait donc être né vers ou avant 1800.

Dans le greffe du notaire Jean-Baptiste Chalut de Berthier on trouve ensuite un contrat de 1826 qui démontre qu’il faisait le commerce du bois sur la rivière L’Assomption. Le 24 avril 1826 Henry Bull marchand de Berthier a engagé Jean-Baptiste Lizé de la paroisse St-Pierre, Joseph Gagné et Jean-Baptiste Valois de St-Cuthbert pour aller travailler au chantier de Nathiel Barter sur la rivière l’Assomption et aider à faire descendre des cages de bois jusqu’à Québec.

On trouve quelques autres mentions de son nom puis dans la Gazette de Québec du 30 novembre 1843 lors d’une poursuite en justice on lit qu’il était absent de la province; il avait déménagé ailleurs.

Il n’y a ensuite plus aucune autre mention de son nom. J’ai documenté en détails l’histoire de l’exploitation du bois sur la rivière l’Assomption et je n’ai jamais trouvé aucune mention d’un autre Henry Bull commerçant de bois.

Le nom de la rivière de Boule – Bull’s river

Dans l’historique de la ville de St-Côme on lit qu’en 1866 la paroisse devait être érigée sur le plateau situé près de la chute à Bull et que la première messe a été célébrée dans la chapelle provisoire à la Chute à Bull en 1867. Le nom de la chute et de la rivière existaient donc déjà à cette date.

Un contrat notarié daté de 1860 montre même que le nom de la rivière avait déjà été francisé, elle était nommée rivière de Boule ou Bull’s river. Le nom devait dater de plusieurs années pour avoir été transformé. Le 7 décembre 1860 Charles-Edward Scallon bourgeois de chantier a conclu un marché pour 800 billots à couper dans les limites appartenant à Edward Scallon son cousin et les livrer partie sur la glace de la rivière de l’Assomption et partie à l’embouchure de la rivière de Boule (Bull’s river), mis en roalway pour pouvoir être collés facilement (par le culler ou mesureur de bois).

Le commerce du bois sur la rivière de l’Assomption

Le commerce du bois sur la rivière de l’Assomption a commencé au début du 19e siècle et dans les années 1850 le bois était déjà exploité loin au nord de St-Côme.

Dans les années 1850, des défricheurs s’étaient hasardés dans le nord du canton de Cathcart. Vers les années 1862-1863, quelques familles courageuses laissèrent la paroisse de Saint-Jacques-de-l’Achigan pour aller rejoindre quelques rares devanciers qui avaient déjà pénétré jusque dans les derniers rangs de Township de Carthcart. Ce fut là le commencement de cette nouvelle colonisation qui porta d’abord le nom de Varenne et devient par la suite une partie de la paroisse de Saint-Côme.

Histoire de St-Côme

La Chute-à-Bull – Photo Maxime Laterreur (Wikipedia)

Le village de St-Côme a été fondé par des bûcherons. Les terres n’y sont pas très fertiles et les familles qui s’y sont installées étaient employées par les commerçants de bois qui exploitaient les forêts du haut de la rivière de l’Assomption.

Les seigneurs de Lavaltrie avaient fait construire un moulin à scie dans le village de L’Industrie (Joliette) en 1823 mais il y avait déjà des moulins sur la rivière de l’Assomption depuis le début du 19e siècle et le bois qui les alimentait était coupé sur les bords de la rivière.

Le premier contrat de bois à livrer au nouveau moulin de L’Industrie a été conclu par une femme. Le 9 avril 1824 Marie Angélique Heynemand de Ste-Elisabeth a vendu à Edouard Langevin marchand de Berthier 1.500 madriers de pin à livrer au moulin de M. Barthélemi Joliette sur la rivière de l’Assomption. Le bois était coupé en amont du moulin et rapidement tous les pins facilement accessibles dans le canton de Kildare et dans les seigneuries de Daillebout et Ramezay ont été coupés, il a fallu aller s’approvisionner de plus en plus loin.

Un contrat du 25 juin 1838 montre que B. Joliette et P.-C. Loedel avaient déjà des chantiers de bois jusqu’au Township de Brandon, les chantiers de John Hebbard, Charles Dunn, Charles Armstrong, Samuel Armstrong, Pierre Bargeron, Bernard Monday, François Leblanc, Jean-Baptiste Leblanc, Félix Leblanc, Pierre Leblanc, Joseph Corbin, François Morin et Antoine Morin.

L’historien Joseph Bonin (1874) raconte qu’en 1837 des américains avaient commencé à exploiter le bois de la rivière de l’Assomption et faisaient descendre du bois flotté du haut de la rivière. Il ne donne pas de précision mais il pourrait s’agir des hommes de Henry Bull.

Barthélémy Joliette et Peter-Charles Loedel ont acheté les premiers droits de coupe sur les terres de la Couronne en 1842 sur 15 milles au nord des seigneuries de Ramzay et Daillebout pour une largeur de 2 milles sur chaque rive de l’Assomption. En 1845 B. Joliette, P.-C. Loedel et Edward Scallon du village d’Industrie ont obtenu de nouveaux droits de coupe en tant que marchands de bois faisant affaire sous le nom de Joliette, Loedel & Scallon. La concession avait été agrandie à 26 milles par 10 milles de large, jusqu’à loin au nord de St-Côme.

Le village de St-Côme a été fondé sur le lot 25 du 9ème rang du canton de Cathcart. Sur le plan du canton de Cathcart établi en 1857 on voit que le chemin de chantier de Mr. Scallon partait du 6ème rang pour monter au-delà de la limite du 11ème rang jusqu’à Mr. Scallon’s clearance, sa ferme forestière servant à ravitailler ses chantiers de bois situés en amont.

Sur ce plan la rivière Boule est appelée rivière Blanche et le chemin de chantier de Scallon la traverse en aval de la Chute-à-Bull où la mention mill site a été inscrite; un autre mill site a été noté sur le lot 31. Une annotation au crayon a été ajoutée en amont, Bull’s river.

Les droits de coupe sur la rivière l’Assomption ont ensuite été rachetés aux seigneurs de Lavaltrie par Edward Sallon qui est devenu le plus riche marchand de bois de la région. Le 4 décembre 1857 G. DeLanaudière, B.-H. Leprohon, la veuve Joliette et E. Scallon ont mis fin à leur association et les propriétés de leur compagnie de commerce de bois ont été mises en vente à l’encan au marché de L’Industrie. Edouard Scallon a racheté les 120 miles de limites de bois.

Le 1er décembre 1860 Charles Edward Scallon, cousin d’Edward, a conclu un marché avec François Lefebre et Régiste Bourret cultivateurs de Ste-Elisabeth pour couper, charroyer et mettre sur la glace de la rivière L’Assomption dans le 11ème rang de Cathcart 1.000 billots de pin. Le 3 il en a conclu un autre avec Jean-Baptiste Duperrault de St-Gabriel pour 5.000 billots sur la rivière de Boule, le 12 avec Jean-Baptiste Peltier de Ste-Mélanie pour 400 billots sur la rivière L’Assomption et avec Féréol Majeau, charpentier et conducteur de chantier, de L’Industrie pour 400 billots, le 13 avec André Rivet, aubergiste de L’Industrie, pour 400 autres billots sur la rivière de Boule.

Le 19 octobre 1863 E. Scallon a conclu un marché avec Régis Bourret et Elzéar Geoffroy de Ste-Elisabeth pour couper et livrer 800 billots de pin dans le canton de Cathcart et livrables sur la rivière Boule à la ferme des américains à l’endroit nommé jettée ou roulway.

Au décès d’Edward Scallon en 1864 ses limites de bois ont en partie été rachetées par des industriels américains MM. Leavitt, Smith et Weston de Bangor, Maine et Theophilus Cushing de Winterport, Maine, de la Ottawa Lumber Co. qui avaient contruit un moulin à scie à vapeur moderne à Repentigny. Les frères Cushing ont pris en charge le moulin et ont exploité le secteur de la rivière Noire et de la rivière Boule dans le haut de l’Assomption.

Le reste des limites de bois avait été légué à Mme Scallon et à Joseph Brouillet commis de E. Scallon. Le 4 février 1865 C.-H. Panneton et Joseph Brouillet ont formé une société pour exercer le commerce de bois. J. Brouillet avait hérité d’Edward Scallon d’une partie des limites de bois sur la rivière Bull (ou Boule) dans le township de Brandon qui étaient sa mise dans la société; le renouvellement des licenses avait été payé par les 2 associés et ils avaient conclu un accord avec madame Scallon pour utiliser sa moitié des limites.

Le 14 septembre Urgel Martin dit Pellant de St-Jean-de-Matha s’est engagé à couper pour messieurs Cushing de Repentigny représentés par Francis Kelly de St-Charles-Borromée 200 toises de pin blanc rendu sur la glace sur la rivière Noire en bas du premier pont des 7 Chutes à couper sur les limites de la société; le même jour Olivier Martin dit Pellant s’est engagé à livrer 300 toises; le 18 Joseph Morin et Jean-Baptiste Robert de St-Come se sont engagés à livrer 500 toises partie sur la rivière Bull et partie sur la rivière l’Assomption aux 7 Chutes; le 18 Maxime Gagné de St-Alphonse 100 toises aux 7 chutes; le 21 François Ducharme de St-Jean-de-Matha 300 toises sur la rivière Noire; Noël Charbonneau de St-Jean-de-Matha 100 toises sur la rivière Noire; Ambroise Boisvert de St-Alphonse et Eugène Mannol de Ste-Mélanie 600 toises à la chute à Tellier sur l’Assomption; François Rivet de St-Ambroise 300 toises sur la rivière Versailles; tous les billots devaient être marqués TH avec une hache.

Baie du Lac Boule avant la drave (Photo Histoire de St-Côme)

La Compagnie à Bois de Joliette fondée en 1870 a aussi eu des droits de coupe dans ce secteur. Un plan numérisé par la BANQ est intitulé The Joliette Lumber Company, il est daté de 1870 et montre de grandes zones hachurées représentant ses droits de coupe. Le détail du canton de Cathcart montre la White river et le Bull’s stream. Le village de S-Côme sur la rivière l’Assomption se trouvait dans la limite No 21, le bas de la Bull’s river dans la No 23 et le haut de la rivière No 98 appartenait à une autre compagnie.

En 1877 une nouvelle compagnie de bois a été fondée à Joliette. Le 2 octobre Bernard Henri Leprohon et Marie Angélique de Lanaudière ont loué à bail à Francis Kelly, Andrew Kelly et William Copping faisant affaire sous le nom de William Copping & Cie le moulin à scie Flamand. La compagnie a ensuite acheté le moulin à scie et celui construit par Edward Scallon en amont de Joliette (moulin Scallon) ainsi que des concessions de bois.

Cushing Brothers de Repentigny a fait faillite en 1879 et ses concessions de bois ont été rachetées par Warren Brown & Cie. Le 8 novembre 1879 Francis Kelly agent de Thomas J. Brady et Samuel P. Brown de Washington D.C. et Warren Brown de Brooklyn N.Y. associés sous le nom de Warren Brown & Cie a conclu un marché pour la coupe de 4.000 billots d’épinette blanche sur la rivière Noire dans le 5ème rang de Cathcart. François Prudhomme de Ste-Emmélie de l’Énergie s’est engagé pour 400 billots sur la rivière Noire dans le canton de Joliette. Stanislas Rivet, Joseph Nault de Ste-Emmélie, Pierre Gadoury de St-Jean-de-Matha ont aussi conclu des marchés…

Chantier près de la Rivière Boule (Photo Histoire de St-Côme)

La compagnie William Copping & Cie est devenue Kelly & Copping au décès d’Andrew Kelly en 1883. Le 27 août 1885 William Copping a vendu sa part de Kelly & Copping à Thomas Eugène et Samuel James Kelly, fils de Francis Kelly qui avait été frappé de démence et interdit de gestion par ordonnance le 6 juillet 1885. Il leur a cédé toutes les propriétés de la société, les 2 moulins, les terrains et les limites de bois. Les frères Kelly ont fait faillite en 1889 et William Copping a tout racheté en 1892.

Le 19 mars 1884 la Corporation Episcopale Catholique Romaine de Montréal et Mathilde Ducondu héritiers de Edward Scallon ont vendu à Francis Kelly la limite de bois N°100 de 10½ miles carrés sur la rivière Bull’s dans le 8ème rang du township de Cathcart pour 1.300 piastres.

Dans la poursuite de Edouard Migné marchand de Joliette les propriétés et les limites de bois ont été détaillées.

Gazette officielle du Québec, 9 novembre 1889

La liste se poursuit sur plusieurs pages dont voici un exemple:

Le 1er février 1892 la Banque d’Hochelaga a vendu à William Copping pour $20.000 un terrain de Joliette bâti de 2 moulins dont un à vapeur… un terrain du 2ème rang de Kildare avec un moulin à scie (moulin Scallon), les lots N°37 et 38 du 9ème rang de Cathcart, 10½ miles carrés de limites de bois dans le canton de Cathcart sur la Bull’s river et Kilkenny, 18½ miles carrés dans Cartier, 14½ dans Cartier et Cathcart, 18½ dans Cartier… Le 8 février Francis Kelly a cédé et transporté à William Copping ses droits dans l’étampe ou marque de bois enregistrée au ministère de l’Agriculture K C et bookmark XII sous le nom de Kelly et Copping.

Le 15 septembre 1898 Théophile Jetté et Angelina Blais ont vendu à William Copping la coupe de tout le bois sur leur terre de St-Côme sur le lot 15 du 4ème rang du canton de Cartier.

La location forestière No 98 de Bull’s river et Kilkenny avait été acquise par Edward Scallon le 27 décembre 1858; le 1er février 1892 Willam Copping l’a rachetée après qu’elle ait appartenue à plusieurs propriétaires.

Sur cette carte dessinée par l’arpenteur J. A. Martin en 1912 on voit qu’elle était située entre la rivière Boule à l’ouest et la rivière Noire. Au nord vers les rivières Harnois et Lavigne se trouvaient les locations No 24 et 35.

Au sud des locations forestières No 27 et 98, autour des villages de St-Côme et Ste-Emélie de l’Énergie, il n’y avait plus de location forestière; les terres des cantons de Cathcart et Joliette avaient commencé à être arpentées et divisées en lots. La Chute-à-Bull et la glissoire de la rivière Boule se trouvaient dans le lot 38 du 10ème rang de Cathcart; W. Copping avait acheté les lots 37 et 38 du 9ème rang en 1892.

Gazette de Joliette, 23 février 1893

Dans l’historique du Parc de la Chute-à-Bull on lit: Au début du 20e siècle, les frères Kelly ont acheté les limites de Saint-Côme et ont fondé la Compagnie Kelly. L’information est fausse elle aussi puisque les frères Kelly avaient fait faillite en 1889 et que William Copping avait racheté leurs locations forestières en 1892.

Les rapports d’arpentage de la rivière Boule en 1906 et 1912

En 1906 l’arpenteur Joseph Alcide Martin a été chargé par le département des Terres et Forêts de délimiter les locations forestières Bull’s river No 98 et Black river Nos 27 et 30.

Il a rédigé un rapport et dessiné un plan qui sont numérisés au greffe de l’Arpenteur Général du Québec. William Copping possédait les locations Nos 98, 23 et 24; The Charlemagne & Lac Ouareau Lumber Co. possédait les Nos 30, 27 et 35. La location No 98 se trouvait en amont de la Chute-à-Bull sur la rivière Boule.

En 1912 Joseph Alcide Martin arpenteur-géomètre a reçu des instructions pour arpenter tout le territoire du haut des rivières l’Assomption et Noire. En 1914 il a remis son rapport au ministre des Terres et Forêts pour le levé de certains lacs et rivières affluents et tributaires des rivières Noire et de l’Assomption dans le comté de Joliette. Ce rapport a aussi été numérisé dans le greffe de l’Arpenteur Général du Québec et il donne une description de chaque rivière dont la rivière Boule.

La rivière Boule se jette dans la rivière L’Assomption à environ un mille en bas du village de St-Côme. Elle pénètre jusqu’au coeur même des limites à bois de Mr. William Copping et elle est utilisée depuis longtemps pour la descente des billots qui s’y fait assez facilement aujourd’hui grâce aux améliorations faites depuis quelques années. Cinq barrages ont été construits à différents points et une glissoire en bois a été installée pour le passage des billots dans la chute la plus importante qui a une hauteur de 140 pieds.

Le rapport de J.A. Martin est accompagné du plan du territoire arpenté. Voici 2 agrandissements montrant la rivière Boule. Une glissoire avait été construite sur la chute de 140 pieds de haut. Plusieurs barrages avaient aussi été construits.

Sur le haut de la rivière il y avait plusieurs chantiers dont le grand chantier de William Copping. La location forestière No 98 commençait au nord de la Chute-à-Bull, au sud du lac Boule; les chantiers de bois étaient en amont.

Actuellement les billots sont charroyés à l’étang qui se trouve vis à vis le lac Boule. On me dit que Mr. Copping projette d’exhausser encore de quelques pieds le barrage de 20 pieds qu’il y a à cet endroit et qui déjà refoule l’eau de 6 pieds de hauteur dans le lac Boule. On espère que cet exhaussement permettrait de faire flotter les billots dans cette même rivière jusque près du grand chantier dont la position est indiquée sur mon plan.

J.A. Martin décrit aussi les essences de bois exploitées. Les espèces marchandes de bois étaient par ordre d’importance l’épinette, le sapin, le cèdre et le pin. On peut imaginer que le pin avait été exploité depuis de nombreuses années et qu’il n’en restait pas beaucoup. Il y avait des bois francs qui auraient pu être exploités mais ils étaient négligés faute de moyen pour les transporter car ces bois ne sont pas flottables: merisiers, bouleaux et érables de dimensions considérables.

On voit un peu partout des traces d’exploitation ancienne ou récente et on remarque que, surtout près des cours d’eau, les arbres de gros diamètre se font rares.

Le rapport de J. A. Martin décrit toutes les rivières, par exemple la rivière Leprohon à Ste-Émélie de l’Énergie. La rivière Leprohon n’a que 15 à 20 pieds de largeur, elle est très rapide et peu profonde. Trop étroite pour les bois de grandes dimensions elle se prête très bien au flottage du bois de pulpe de 4 pieds dont il se fait un commerce considérable. La compagnie Charlemagne & Lac Ouareau a fait construire un barrage à la décharge du lac Gourde pour assurer la descente des centaines de cordes de bois achetées des colons des environs.

La descente des billots sur la rivière l’Assomption

Le parc de la Chute-à-Bull a un but éducatif, il annonce: En route, vous y découvrirez son histoire sur la drave.

Henry Bull aurait été le premier exploitant forestier à initier la drave à St-Côme. Cette affirmation n’a pas de sens, le volet éducatif historique mériterait donc d’être revu et corrigé. Au printemps 2025 j’avais participé à la rédaction d’un panneau qui est maintenant affiché dans le parc de la Forêt Ouareau au Pont-Suspendu. Il illustre le travail des draveurs et je suppose que des panneaux semblables sont affichés dans le parc de la Chute-à-Bull.

Un aspect particulier de la drave sur la rivière Boule a été la construction d’une glissoire à billots vers le début du 20e siècle. La chute fait 18 mètres de haut mais l’arpenteur de 1912 la décrivait comme faisant 140 pieds! Des glissoires semblables ont été construites un peu partout au Québec.

Ces glissoires en forme de «U» aplati étaient construites de madriers qui étaient fixés aux parois rocheuses ou supportées par des pilotis. Larges d’un peu plus d’un mètre (de trois à quatre pieds) et légèrement inclinées, elles permettaient aux billes de descendre en flottant sur une couche d’eau provenant de la rivière à l’entrée de la glissoire.

Une des difficultés de la drave qui est rarement évoquée dans les historiques est l’encombrement des rivières quand toutes les compagnies forestières faisaient descendre leur bois en même temps au printemps. Les billots devaient passer les barrages des moulins pour se rendre à destination et de nombreux protêts notariés par les différentes compagnies témoignent de leurs conflits d’intérêt.

Le 17 mai 1873 Messieurs Cushing Brothers ont protesté contre la Compagnie à bois de Joliette; ils avaient environ 10.000 billots sur la rivière l’Assomption arrêtés en amont de son moulin de Joliette par le boom et demandaient qu’on leur ouvre un passage pendant que la saison était favorable. La compagnie Cushing avait son propre boom; il s’était brisé et avait failli causer la rupture de celui de M. Gilmour. Les booms servaient à arrêter les billots en amont des moulins pour éviter qu’ils les brisent.

La Gazette de Joliette, 26 mai 1873
26 mai 1873

Le 2 mai 1876 la Compagnie à Bois de Joliette a protesté contre Onésime et Eugène Bordeleau, le boom de leur moulin à scie du 3ème rang de Kildare bloquait la descente des billots sur la rivière de l’Assomption; elle protestait aussi parce qu’ils s’appropriaient du bois lui appartenant dont la marque SJ pouvait avoir été effacée par le flottage. Pierre Edouard McConville commerçant de bois de Joliette a protesté le même jour pour les mêmes raisons; son bois était étampé MC.

Le 8 mai William Henderson commerçant de bois de Montréal a protesté contre la Compagnie à Bois de Joliette dont le boom empêchait la descente de ses billots. Le 15 mai James Payton a aussi protesté contre la Compagnie à Bois de Joliette; il avait environ 10.000 billots de pin et autres essences sur la rivière à conduire au moulin de William Henderson à L’Assomption bloqués et il devait en faire descendre 25.000 en tout; il avait un grand nombre d’hommes employés et la compagnie par malice et pour lui nuire refusait de lui ouvrir un passage. Le 16 mai l’Assomption Lumber Company a aussi protesté contre la Compagnie à Bois de Joliette pour ses 5.000 bilots bloqués au même endroit.

Le 2 avril 1884 la société Warren Brown & Cie de Repentigny a protesté contre William Copping & Cie de Joliette car elle s’apprêtait à faire descendre les 80.000 billots de pin, épinette et autres essences qu’elle avait coupé sur les rivières de l’Assomption et Noire pendant l’hiver mais que le boom du moulin à scie d’Entreprise (moulin Scallon) obstruait le libre passage des billots; il faudrait l’ouvrir pour ne pas voir la situation des années précedentes se répéter. Le même jour Warren Brown & Cie a signifié un protêt à la Compagnie à Bois de Joliette pour qu’elle se prépare à laisser paser les billots sans entrave à son boom de Joliette sous peine de poursuites. Un troisième protêt préventif a été signifié par Warren Brown & Cie à Eugène Bordeleau qui avait installé une estacade en amont de son moulin (moulin Lefebvre) pour retenir son bois. Finalement un protêt a été signifié à John Crilly propriétaire du moulin à papier de Joliette.

Le 19 juin 1885 Warren Brown & Cie a protesté contre Kelly & Copping, le requérant Theodore N. Vail avait environ 50.000 billots devant arriver le 22 juin à Joliette et demandait d’ouvrir le passage aux booms des moulins de L’Entreprise et de Joliette. Un autre protêt a été signifié aux Soeurs de la Providence propriétaires du moulin à farine de l’Entreprise et de sa chaussée conjointement avec Kelly & Copping, un autre à la Compagnie à Bois de Joliette et le 20 juin à dame Stéphanie Foucher propriétaire du grand moulin à farine de Joliette.

Le 3 juin 1887 James T. Johnston commerçant de bois de Repentigny a protesté contre Kelly & Frère car il avait un grand nombre de billots à faire descendre par la rivière et il demandait que les booms des moulins d’Entreprise et de Joliette soient ouverts pour les laisser passer. Il a signifié la même sommation à la Compagnie à Bois de Joliette, à Stéphanie Foucher et aux Soeurs de la Providence.

Chaque année le même scénario se répétait, il a continué tant que la drave a existé jusque dans les années 1940.

Glissoire à billots – Parc des chutes Coulonge

Dans les années 1940 il y avait encore des draveurs installés aux alentours de la Chute-à-Magnan de Rawdon pour faire passer les billots par-dessus le barrage électrique. La compagnie Gatineau Power avait installé une glissoire que l’on voit sur cette photo datée de 1932.

Rivière Ouareau: glace à la chute Magnan à Rawdon – 1932 (BANQ)

Les moulins à scie Copping puis Gohier à Joliette

Le moulin à scie - Musée McCord
Joliette, le moulin Copping à droite – Musée McCord

Les scieries de William Copping étaient situées à Joliette. En 1892 il avait racheté les propriétés des frères Kelly en faillite puis en 1896 la Compagnie à Bois de Joliette. En été il employait 50 à 60 hommes et à l’automne une soixantaine d’autres montaient travailler dans ses limites à bois et procédaient au printemps à la descente des billots.

L’Étoile du Nord, 9 octobre 1919
Collection Ville de Joliette – Ouvriers à la scierie Copping

Sur ce plan du canton de Cathcart de 1936 du greffe de l’Arpenteur Général on voit le moulin à scie de St-Côme, des écluses et des vieux camps sur la rivière Boule où la chute mesure 75 pieds; elle mesurait 140 pieds sur le plan de 1912.

Le moulin à scie de William Copping Ltd à Joliette a été incendié 3 fois et reconstruit. En 1937 par manque d’approvisionnement en bois il a été fermé. Il a été vendu à la compagnie Édouard Gohier de Ville St-Laurent. Le premier ministre Duplessis avait annoncé sa réouverture en accordant 127 milles carrés de réserves de bois à la compagnie.

L’Étoile du Nord, 5 août 1937

Durant l’hiver dernier plus de 500 bûcherons sous la direction de M. Wm. Morin ont travaillé dans les limites à la coupe de bois et à la réparation des digues sur tout le parcours de la rivière l’Assomption, et actuellement le flottage fournit du travail à plus de 125 hommes.

L’Étoile du Nord, 2 juin 1938

Le moulin d’Edouard Gohier limitée a brûlé en 1943 et il a été reconstruit. En 1944 les forêts du haut de la rivière l’Assomption lui fournissaient toujours ses matières premières.

Edouard Gohier
L’Étoile du Nord 7 septembre 1944

Le moulin actuel de la maison Edouard Gohier Ltée, reconstruit cette année à la suite du désastreux incendie de l’an dernier, perpétue donc une longue lignée de pionniers dans une industrie qui a débuté à Joliette et s’est étendue vers le nord, industrie qui a contribué au développement de la région, à sa prospérité et qui est la deuxième en importance dans le pays.

La maison Edouard Gohier emploie non seulement un grand nombre d’ouvriers dans ses établissements de Ville Saint-Laurent et Joliette mais aussi dans ses chantiers pour la coupe du bois. Elle possède un moulin au Lac David près de Sainte-Emmélie de l’Énergie.

Le moulin de Joliette avait été reconstruit mais les grosses machines pour le sciage du grand bois avaient été vendues en 1940. Les bâtisses actuelles n’abritent plus que des petites scies…

L’Étoile du Nord, 22 avril 1943

L’historique du parc de la Chute-à-Bull dit que la drave sur la rivière Boule s’est terminée dans les années 1938-1940. Elle a peut-être quand même continué encore quelques années sur la rivière l’Assomption; elle n’a été totalement interdite qu’en 1995.

Le débat entourant les dégâts causés par la flottaison des billots faisant rage depuis les années 1980, la drave a été interdite en 1995. Cette prise de conscience écologique a été motivée par les études réalisées à l’effet que l’eau était contaminée par le mercure présent dans l’écorce des résineux.

Histoire de St-Côme

L’apprentissage de l’intelligence artificielle

La recherche assistée par intelligence artificielle de Microsoft se nomme Copilot et j’ai été étonné de constater que 2 jours après que j’ai publié cette recherche elle l’avait déjà lue et analysée.

La note 1 renvoie à mon article sur le site montrealbb.ca qui est devenu la première source d’information avant Wikipedia et le site des Parcs Régionaux.

Une légende québécoise au coeur de Lanaudière. Selon la légende, c’est lui qui aurait donné son nom à la rivière, devenue par usage la rivière Boule. Toutefois, cette version est contestée : des archives montrent que la forêt de la rivière Boule était exploitée bien avant, dès les années 1840. Il est possible que Henry Bull ait été actif dans la région dès 1825, voire que son nom apparaisse dans des pétitions pour des terres dès 1795.

Carte du Québec

1 réflexion au sujet de “La légende de la Chute à Bull et de la rivière de Boule”

  1. Bravo pour cette recherche. Qui a écrit ce texte? J’aimerais entrer en communication avec lui. Je suis historien, originaire de Saint-Michel-des-Saints. J’ai besoin d’information pour un roman.

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