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Le matrimoine complément du patrimoine

Le matrimoine désignait autrefois les biens hérités de la mère alors que le patrimoine désignait ceux hérités du père. Le terme matrimoine a disparu de l’usage courant quand la place des femmes dans la société a été marginalisée. Le patrimoine désigne aujourd’hui un ensemble de biens culturels formant l’identité d’un peuple. Le patrimoine québécois se compose de biens matériels, immatériels et documentaires. Son complément matrimonial reste à inventer.

L’histoire des femmes au Québec

Sur le site Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) une page est consacrée à l’histoire des femmes au Québec et à l’évolution de leur place dans la société. Je ne suis pas d’accord avec cet historique: au XVIIe siècle le rôle de la femme se limite à celui de mère de famille ou de religieuse.

Pendant longtemps les hommes québécois ont été des coureurs des bois et des bûcherons et les femmes ont dû prendre en charge la gestion de la ferme familiale en leur absence. Comme immigrant français j’ai plutôt été étonné de l’importance des mères de famille dans l’histoire du Québec. Lors des recherches que je mène dans les archives des notaires j’ai retrouvé de très nombreuses transactions faites par des femmes en l’absence de leurs maris partis à l’aventure ou décédés.

Le terme matrimoine a vieilli puis a disparu du vocabulaire. La recherche matrimoine Québec ramène automatiquement à patrimoine Québec comme si ce mot n’existait pas.

La réinvention du matrimoine

Depuis 2015 des Journées du Matrimoine sont organisées en France, en Belgique et en Suisse pour rappeler l’apport des femmes à la culture, un apport aussi important que celui des hommes. Réhabiliter le terme de matrimoine permet de revaloriser l’héritage culturel des femmes, que le terme de patrimoine a tendance à invisibiliser. Les Journées du Matrimoine se déroulent chaque année pendant la 3ème semaine de septembre.

Lors d’un voyage à Rouen en Normandie j’ai été surpris de trouver ce mot sur un panneau historique, partie d’un parcours faisant la promotion du Matrimoine de la ville de Rouen.

Rouen au XVIIe siècle, gravé en 1820 par Melle Espérance Langlois d’après Israël Silvestre
Aître Saint-Maclou, Rouen
Jeanne d’Arc, Rouen

La toponymie de Joliette

De retour à Joliette j’ai repensé à des articles que j’avais lus annonçant que la ville cherchait à donner plus d’importance aux femmes dans la toponymie de la ville. En 2023 les noms de 2 clercs de St-Viateur accusés de pédophilie avaient été remplacés par ceux de femmes contemporaines.

Lors des célébrations du 200e anniversaire de la fondation du village d’Industrie en 2023, la ville de Joliette a publié un guide des toponymes de ses rues. Je remarque que sur les 79 noms qui ont été retenus on trouve 72 hommes pour 7 femmes: Almira Suzanne Choinière, Marie Gouin, Jacqueline Lachance-Poirier, Alice Lalande, Marie-France Pelletier, Clémentine Roch et Alice Vessot.

Théoriquement l’égalité entre les hommes et les femmes est un droit acquis; pratiquement il reste encore beaucoup de travail à faire pour y arriver. Les femmes québécoises ont construit le pays au même titre que les hommes, le matrimoine est aussi important que le patrimoine. Le manque de visibilité des femmes dans la toponymie est évidente, la ville de Joliette est représentative d’une situation généralisée. On estime que les femmes représentent moins de 10% de la toponymie anthroponymique québécoise – autrement dit, pour chaque lieu qui porte le nom d’une femme, il y en a 10 autres qui portent le nom d’un homme.

Village d’Industrie 1823-2023

En 2023 la ville de Joliette a aussi publié un livret de 129 pages abondamment illustrées racontant l’histoire de ses industries. J’y ai compté 46 portraits d’hommes illustrant de nombreuses biographies d’entrepreneurs. Voici les seules illustrations montrant des femmes que j’ai trouvées dans ce livret, des employées anonymes.

À la fin du livret un encart Desjardins montre la bénédiction de l’immeuble de la Caisse Populaire au 340 boulevard Manseau en 1947; on aperçoit quelques visages de femmes à gauche, sans doute les secrétaires de ces messieurs.

Bien sûr il n’y a pas eu beaucoup de femmes entrepreneures dans l’histoire de Joliette mais en faisant un petit effort les rédacteurs auraient pu leur faire une place. Par exemple Almira Suzanne Choinière épouse de Samuel Vessot a présidé une importante manufacture de la ville de 1915 à 1954.

Le samedi, 5 janvier 1946

De la place des femmes dans l’histoire québécoise

L’histoire de la Nouvelle-France est riche de figures de femmes fortes qui ont contribué à bâtir le pays: Marie de l’Incarnation, Jeanne Mance, Marguerite Bourgeois, Madeleine de Verchères, Agathe de Saint-Père, Marguerite d’Youville entre autres figurent dans les livres d’histoire. Et il ne faut pas oublier celles qui ont joué un rôle plus modeste mais essentiel. Quand leur mari partait faire la traite des fourrures et était absent pendant des mois ou des années, elles élevaient les enfants et géraient la ferme familiale en attendant son retour. Dans une étude de E. Z. Massicotte sur les congés de traite des fourrures j’avais remarqué que plusieurs contrats avaient été conclus par des femmes.

Les hommes partaient aussi en hiver dans les chantiers de bois et ne revenaient dans leurs familles qu’au printemps. Leurs femmes devaient assurer la gestion de la ferme pendant leur absence, une responsabilité qui laisse peu de traces dans les archives mais qui était néanmoins bien importante.

Dans l’historique publié par la BAnQ sur l’évolution de la place des femmes dans la société québécoise on lit: au XVIIe siècle, le rôle de la femme se limite à celui de mère de famille ou de religieuse. Au cours des siècles suivants, ce rôle se redéfinit et les femmes occupent une place de plus en plus importante au sein de la société. Il me semble que c’est plutôt le contraire; au XVIIe siècle le rôle de la femme était très important et au fur et à mesure de l’embourgeoisement de la société les femmes ont été de plus en plus confinées au rôle de mère de famille. Ce n’est que dans les années 1970 qu’elles ont commencé à regagner leur place légitime.

Des femmes et des moulins

J’ai beaucoup documenté l’histoire des moulins de la région de Lanaudière et j’ai trouvé que plusieurs femmes ont activement participé à cette histoire. En 1816-1819 Anne Marie Cérré veuve de Pierre-Louis Panet qui gérait les seigneuries de D’Aillebout et Ramsay a fait construire les premiers moulins dans le haut de la rivière de l’Assomption, avant ceux de Joliette. Elle a négocié les contrats et supervisé la construction du moulin banal à farine et du moulin à scie attenant.

Quand les seigneurs de Lavaltrie ont ensuite fait construire le grand moulin de l’Industrie (Joliette), le premier marché de bois que j’ai documenté le concernant a été conclu par une femme. Le 9 avril 1824 Marie Angélique Heynemand épouse séparée en biens de Jean-Baptiste Billy dit St-Louis a vendu 1.500 madriers de pin de 12 pieds 3 pouces à livrer au moulin de M. Barthélemy Joliette sur la rivière de l’Assomption. Son mari s’est porté garant du contrat conjointement mais c’était elle l’entrepreneure.

Dans les seigneuries voisines de Lanoraie et Dautray, Ross Cuthbert ayant été déclaré inapte à gérer ses biens à la suite d’une maladie, c’est son épouse Emily Rush qui a assumé la tutelle avec son fils. Elle a conclu de très nombreux contrats concernant la gestion des seigneuries, par exemple le 22 mars 1839 Emily Rush et son fils James Cuthbert junior ont conclu un marché pour la construction d’un moulin à farine sur la rivière de l’Assomption en amont du village d’Industrie.

Marie Angélique de Lanaudière, fille du seigneur Pierre-Paul de Lanaudière, avait hérité d’une partie des moulins de la seigneurie de Lavaltrie, une moitié indivise du moulin à scie Flamand de la rive gauche à L’Industrie et le moulin à farine banal de Lavaltrie. Le 5 septembre 1876 Marie Angélique de Lanaudière veuve de Toussaint Voyer puis de Zaïl Chaput a vendu à Ours Trudeau meunier de Joliette le moulin de Lavaltrie comprenant une bâtisse en pierre. Le 8 novembre 1883 Marie Angélique de Lanaudière a vendu à la société William Copping & Cie sa moitié indivis du moulin à scie Flamand; le même jour Caroline Susanne Antoinette Loedel veuve de Bernard Henri Leprohon lui a vendu l’autre moitié.

Le 3 février 1866 Charles Héliodore Panneton et Hyppolyte Cornellier dit Grandchamps ont formé une société avec dame Julie Artémise Taché, épouse séparée en biens de Gaspard de Lanaudière le frère de Marie Angélique, pour exercer le commerce du bois sous le nom de Panneton & Cie. Le 23 mars 1867 Charles Héliodore Panneton et dame Julie Artémise Taché ont renouvelé leur société pour faire le commerce du bois pour 6 ans sous le nom de Panneton et Cie. Le 11 mars 1871 George Gilmour et dame Artémise Taché ont racheté pour 15.250 piastres le Grand Moulin à farine et une moitié indivise du moulin à scie attenant qui avaient été saisis pour dettes de la succession Joliette.

George Gilmour a racheté la part d’Artémise Taché et le 20 novembre 1882 il a vendu le Grand Moulin à farine à Stéphanie Foucher épouse séparée en biens d’Adolphe Fontaine avocat de Joliette. Son mari présent chez le notaire l’avait autorisée à conclure le contrat.

Le moulin à cardes de Joliette a aussi été géré par une femme, Sara Eliza Anderson, après le décès de son époux George Gilmour en 1887. Le 16 mars 1889 Sara Eliza Anderson a vendu à Guillaume Lafond les moulins à farine et à cardes de St-Thomas et le 22 avril 1898 à son neveu George M. Anderson le moulin à cardes de Joliette. Le 27 septembre 1909 George M. Anderson a vendu le moulin à carder la laine à Rose-Anna Latour épouse séparée en biens de Horace Fabien Poitras manufacturier de laine.

L’industrie des moulins semble être un monde très masculin mais on voit bien que les femmes y ont joué un rôle important tout au long du XIXe siècle.

Une société de plus en plus patriarcale

La société québécoise est devenue de plus en plus patriarcale à la fin du XIXe siècle avec l’émergence de la bourgeoisie. À la campagne la femme tenait une place importante dans l’économie de la ferme et dans la vie familiale, en ville elle a dû se contenter d’être l’épouse de son mari.

Dans le Directoire de Joliette de 1877 on ne retrouve aucun nom de femme dans la liste des entrepreneurs, dans le Guide des adresses de la ville de Joliette en 1900 non plus. Dans les journaux publiés à Joliette à partir de 1865 les publicités de commerces dirigés par des femmes sont extrêmement rares.

23 mars 1916
L’Action Populaire, 23 mars 1916

Dans une chronique documentant la semaine missionnaire de Joliette en 1927 j’avais trouvé cette photographie du comité bénévole féminin qui montrait que la place des femmes dans la société avait changé. Tout comme madame Jules Coffin ces femmes n’avaient plus de nom propre, elles étaient nommées du nom de leur époux: mesdames Maxime Mireault, Louis-Philippe Sylvestre, Louis Clermont, Joseph Sylvestre, Ernest Larivière, Ernest Gauthier, etc.

Il a fallu attendre le mouvement féministe des années 1970 pour que les femmes retrouvent leur identité personnelle et ne soient plus seulement l’épouse de leur mari.

Noms de femmes pour la toponymie de Joliette

Proposer des noms de femmes pour renouveler la toponymie de Joliette n’est pas simple. Les femmes libérées des années 1970 sont encore vivantes ou récemment décédées et il vaut mieux prendre un peu de recul avant de baptiser un lieu d’un nom propre. Il y a eu très peu de femmes impliquées en politique ou dans l’industrie autrefois.

On remarque facilement que de très nombreux lieux de la ville sont nommés du nom de religieux hommes: Bourget, Papineau, Archambault, Manseau, Lajoie, Beaudry, Corbeil, la liste est longue. Mais je n’en connais aucun portant le nom d’une religieuse ayant vécu et travaillé à Joliette; cette lacune pourrait être facilement corrigée. Les religieuses ont été aussi nombreuses et importantes que les hommes dans le système hospitalier et l’éducation. Les Soeurs de la Providence sont arrivées au village d’Industrie les premières en 1855.

L’éducation des filles est la raison première de la venue des Sœurs de la Providence à Joliette. À l’automne de 1855, les élèves s’y inscrivent tellement nombreuses – une centaine d’externes et 75 pensionnaires – qu’il faut retarder l’ouverture des classes à la fin de septembre, dans le but de terminer les mansardes de la maison déjà trop petite. Les soeurs ont ensuite administré un orphelinat et construit l’hôpital Saint-Eusèbe.

Emmélie Caron a été la seconde supérieure de la communauté à Joliette, on trouve dans les archives un livre racontant sa vie et un autre qu’elle a publié.

Le 4 septembre 1874 Gaspard de Lanaudière a vendu le manoir seigneurial construit par Barthélémy Joliette aux Soeurs de la Congrégation Notre-Dame fondée par Marguerite Bourgeois. La supérieure de la congrégation, Théotiste-Aurélie Chénier (Soeur Saint-Victor), a ratifié le contrat.

Le 9 octobre 1911 le notaire Lavallée liquidateur de The Merchants Biscuits Co Limited a vendu à la Congrégation des Soeurs des Saints Coeurs de Jésus et Marie un terrain sur les rues St-Louis et Ste-Anne. La supérieure qui a conclu le contrat s’appelait Anne-Marie Neveu, soeur Marie-Magloire en religion.

Ces congrégations ont enseigné aux jeunes filles de Joliette alors que les clercs de Saint-Viateur enseignaient aux garçons. Les noms de religieuses des soeurs effaçaient leurs noms de filles mais elles n’étaient quand même pas totalement anonymes. Les évêques, les prêtres et les clercs conservaient leurs noms civils qui sont partout présents dans la toponymie de Joliette.

Un domaine où les femmes ont été plus présentes est l’art. En 1946 Wilfrid Corbeil avait fondé un regroupement d’artistes nommé Le Retable pour renouveler l’art religieux. Parmi ses membres fondateurs se trouvaient 2 femmes artistes, Sylvia Daoust sculpteure et Cécile Chabot peintre-imagier.

Sylvia Daoust avait participé à la statuaire du Noviciat reconstruit par W. Corbeil. Sylvia Daoust joint le groupe Le Retable, fondé en 1946 pour renouveler l’art sacré. Daoust et son art sont modernes, mais pas révolutionnaires. En 1952, commentant une exposition de l’artiste au collège Saint-Laurent à Montréal, la poète Rina Lasnier écrit que «toute l’œuvre de Sylvia Daoust est force, sérénité, discrétion» et que l’artiste a su renouveler et «imprimer une note extrêmement personnelle» à des formes qui existaient déjà.

Sylvia Daoust sculpteur – Photo Gabriel Desmarais

Marie Schwerer était sculpteur, mariée à l’architecte Alphonse Durand elle a collaboré à la décoration de la plupart des nombreux édifices qu’il a construits dans la ville de Joliette.

Alphonse Durand et Marie Schwerer

Le souvenir de l’écrivaine Rina Lasnier qui a habité à Joliette est présent dans la toponymie de la ville grâce à la bibliothèque municipale qui a été nommée en son honneur.

Il y a sûrement d’autres femmes de Joliette que je ne connais pas et dont le souvenir mériterait d’être conservé dans la toponymie de Joliette. Il y a aussi certains noms d’hommes qui pourraient en être effacés pour leur faire de la place.

À Joliette on trouve la rue Gauthier et à St-Charles-Borromée l’école Lorenzo Gauthier. La Commission de toponymie du Québec écrit: cette voie de communication est située à Joliette, dans Lanaudière. Son nom rappelle le souvenir de Lorenzo Gauthier, père des Clercs de Saint-Viateur, curé fondateur de la paroisse du Christ-Roi (1935-1940).

Le curé Lorenzo Gauthier a aussi rédigé des chroniques dans le journal de l’évêché, L’Action Populaire. Et une de ses lubies était de chasser les juifs de sa paroisse, il y a consacré beaucoup d’énergie et a brillament réussi. En 2026 il serait certainement poursuivi en justice pour de tels propos.

Il y a 7 femmes pour 72 hommes dans le guide des toponymes de Joliette mais on retrouve 3 portraits de femmes pour 5 portraits d’hommes sur la page couverture: les rédacteurs ont essayé de leur faire une place.

Carte du Québec

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