Henri Menier, capitaliste français, a acheté l’île d’Anticosti en 1895; elle est devenue sa propriété privée. Il y avait plusieurs centaines d’habitants sur l’île mais ils n’étaient que locataires, payant une rente à leur propriétaire. Pourtant le régime seigneurial avait été aboli en 1854 au Québec. Cette vente va occasionner un affrontement entre les français et les anglais de la province de Québec, entre les catholiques et les protestants, comme il y en a tant eu dans l’histoire jusqu’à aujourd’hui.
La question de l’île d’Anticosti est soudain devenue une question d’intérêt public pour le Canada. Le fait qu’un français de France devienne propriétaire de cette île stratégiquement située à l’embouchure du fleuve Saint-Laurent était déjà problématique. Quand en plus il a voulu éjecter des habitants anglais qui ne voulaient pas obéir à ses réglements la controverse a éclaté.

… Si le nouveau propriétaire peut traiter les habitants de l’île de la même manière que les Arabes d’Algérie furent traités pendant un certain temps; si M. Menier considère qu’il ne relève pas des lois du Canada, mais plutôt du gouvernement de la république française.
L’intelligence artificielle donne une description peu flatteuse de son administration: un retour du féodalisme pire que celui aboli en 1854 au Québec, le Néo-Seigneurialisme d’Henri Menier.
Riche héritier d’une entreprise familiale se trouvant un peu las des plaisirs de Paris et cherchant des sensations nouvelles il a pu s’offrir une île presque sauvage grande comme la Corse. Il est devenu l’un des plus grands propriétaires fonciers privés au monde. En vertu d’une procuration donnée par Henri Menier à son ami Georges Martin-Zédé l’île d’Anticosti a été achetée le 16 décembre 1895 pour le prix de $125,000. Il ne l’avait pas encore visitée se fiant au jugement de son ami. Il l’a rachetée d’une compagnie anglaise en difficulté, pas du gouvernement fédéral ou provincial.
Il y avait environ 500 habitants vivant sur les côtes de l’île. Henri Menier a aussitôt annoncé que dorénavant personne ne pourrait y habiter sans son autorisation et qu’il faudrait respecter ses réglements.
La chocolaterie Menier
En 1881 à la mort de son père Émile-Justin Menier surnommé le baron cacao, Henri Menier l’aîné des enfants a été nommé dirigeant de l’entreprise familiale fondée en 1834.
Bénéficiant d’une grande fortune et de revenus importants grâce à la chocolaterie familiale, Henri Menier consacre une grande partie de son temps et de son argent dans les loisirs comme le yachting et la course automobile.
Dans les années 1890 le Chocolat Menier faisait de la publicité dans de nombreux journaux au Québec en français et en anglais, c’était une multinationale du XIXème siècle.

La compagnie Menier avait fondé une importante usine et une cité ouvrière à côté du château de ses propriétaires à Noisiel près de Paris. Elle possédait des plantations de cacao dans les colonies françaises et avait l’habitude de traiter avec les indigènes sous-développés. Henri Menier a sans doute cru qu’il pourrait agir de même dans sa nouvelle propriété au Canada.
L’achat de l’île d’Anticosti en 1895
Le premier fils d’Émile-Justin Menier, Henri, acquiert, en 1895, l’île d’Anticosti dans la
province de Québec, à l’embouchure du Saint-Laurent. D’une taille similaire à la Corse, il
décide de l’exploiter en créant un village et y introduit des animaux sauvages: cerfs de
Virginie, orignaux, castors. Il développe la pêche, fonde des homarderies et exploite le bois.
En 1912, environ 300 ouvriers travaillent sur l’île.
L’île d’Anticosti fait 7.943 km2 (8 722 km2 pour la Corse), 222 km de long par 16 à 48 km de large. Henri Menier l’a acheté en 1895 pour 1 million de francs soit $125.000. Il avait nommé son ami Georges Martin-Zédé son représentant pour diriger l’île.

Il est venu visiter sa nouvelle acquisition en mai 1896. M. Henri Menier part samedi du Havre avec quelques amis, à bord de son yacht Velléda en route directement pour l’île d’Anticosti.
M. Comettant, le gouverneur de la future colonie d’Anticosti, est arrivé en cette ville (Québec) et est parti le lendemain pour Ottawa. Le Savoy steamer nolisé par M. Menier est parti le 21 (avril) du Havre pour Québec.

Ce n’est pas un dessein banal que celui qui a tenté la curiosité de M. Henri Menier, et qu’il réalise en ce moment. Vous en avez ouï parler. M. Henri Menier, se trouvant un peu las des plaisirs de Paris et cherchant des sensations nouvelles, guidé peut-être par des pensées généreuses et humanitaires, ou simplement par l’espérance de créer une affaire fructueuse, a résolu de fonder une colonie. ll a acheté une île, l’ile d’Anticosti, qu’il a payée, dit-on, près d’un million.
La république française
Il a aussitôt commencé à embaucher du personnel qualifié: quelques français, Lucien Comettant nommé gouverneur de l’île, Raoul Landrieu comptable, le docteur Schmitt, l’ingénieur A. Jaquemart, l’agronome J. L. M. Picard; et de nombreux québécois pour s’occuper des fermes, des moulins à bois, des pêcheries, etc.

Dans le journal de Joliette on apprend qu’un habitant de Ste-Marie-Salomé avait été engagé:
M. Gaudet a été il y a quelques mois recommandé à l’attention de M. Henri Ménier, le nouveau propriétaire et seigneur de l’isle d’Anticosti, et cet entreprenant millionnaire n’a pas hésité à l’attacher à son service comme chef de culture, pour les divers exploitations agricoles et agronomiques que l’industrieux et infatigable français veut tenter, établir et faire réussir sur cette Isle dont le nom est connu depuis longtemps, mais dont les ressources immenses, multiples autant que variées sont restées jusqu’à ce jour inexplorées, inexploitées.
M. Gaudet est parti avec toute sa famille, moins l’aîné de ses fils, pour surveiller et diriger la partie agricole de l’exploitation de son maître, M. Henri Ménier, qui ne prétend pas faire du chocolat sur l’ile d’Anticosti, mais y faire pousser du blé, du mais, de l’avoine, du foin, des légumes, des plantes fourragères et des plantes sarclées; y faire croître le bois et augmenter la forêt; utiliser les lacs, les rivières,les étangs et les ruisseaux; sans oublier l’industrie poissonnière du golfe, tout autour de l’ile, etc, etc.
L’Étoile du Nord, 6 août 1896

Mgr Guay a dressé un portrait idyllique de la vie sur l’île sous la gouverne de M. Comettant. Les catholiques francophones ont été fiers qu’un français vienne faire la leçon aux capitalistes anglais qui n’avaient pas su mettre en valeur cette île qui a alors été décrite comme un paradis fertile au doux climat.
M. Comettant fait fleurir la véritable démocratie à la baie Ste-Claire, il s’applique à rapprocher les grands et les petits, les supérieurs et les inférieurs, à faire qu’il n’y ait pas de caste, et cette vie en commun, enjolivée par une fraternité charmante et par la vieille politesse française, offre un sujet de réflexion profonde à ceux qui s’intéressent à l’amélioration du sort des foules.
Réglement de l’île d’Anticosti par Henri Menier
Pourtant le réglement édicté par Henri Menier avant même son arrivée dans l’île était drastique. Son île était sa propriété privée régie par une administration rigide. Il fallait obligatoirement avoir une autorisation pour séjourner sur l’île et y travailler.
L’usage de l’alcool, des spiritueux et boissons fermentées est prohibé. Il est défendu de posséder et de détenir des armes à feu. La chasse et la pêche sont prohibées.
Toutes les naissances, tous les mariages, tous les décès qui auront lieu dans l’île devront être déclarés.
Toute infraction au réglement sera un cas de résiliation de bail ou de contrat ou de retrait de permission de séjour, sans préjudice de toutes actions légales et en dommages et intérêts.
Les squatters de l’île d’Anticosti
Lors de son retour dans l’île en septembre 1896 Henri Menier a été questionné par les journalistes à propos de certains habitants de l’île à qui il avait interdit de continuer à séjourner même si ils y vivaient depuis des années. Il s’agissait de quelques familles de la Baie aux Renards originaires de Terre-Neuve. Tous les autres habitants, environ 500, avaient accepté ses conditions sans oser protester.
Les quelques familles de la baie aux Renards refusent de se soumettre à ces règlements, et veulent comme ci-devant, continuer la pêche et la chasse à leur gré, prétendant jouir d’une pleine et entière liberté; alors de graves difficultés se sont élevées entre elles et le propriétaire de l’île.
Dans ses lettres sur l’ile d’Anticosti Mgr Charles Guay raconte que H. Menier leur a offert de les dédommager et les transporter à ses frais jusqu’à Terre-Neuve mais qu’ils ont exigé $15.000 ce qui était très exagéré: après examen, chaque méchante cahutte de la baie aux Renards vaut au plus de 30 à $35… Sur ces données, M. Menier fit offrir $130 pour chaque cabane, et de transporter gratuitement les familles où elles désireraient se fixer.
La police provinciale est venu 2 fois à la Baie aux Renards pour tenter d’expulser une dizaine de familles qui ne voulaient pas reconnaître le nouveau propriétaire de l’île, se croyant invincibles chez eux.
Mgr Guay, comme la plupart des journalistes francophones, a pris le parti d’Henri Menier sans aucune nuance. En présence de ces faits véridiques, on reste stupéfait de tout le tapage de certains journaux anglais, au sujet de l’acquisition d’Anticosti par M. Menier, et pour se donner un semblant de raison, on a crié bien haut contre le gouvernement et à la persécution religieuse.
Le “Witness” publiait hier un long article contre M. Ménier, le propriétaire de l’ile d’Anticosti. M. Ménier est un milionnaire français qui vient placer des capitaux au Canada et coloniser spécialement un immense territoire qui restait inculte et inhabité entre les mains de ses anciens possesseurs. Le “Witness” ne voit en lui qu’un ennemi qui vient conquérir du territoire pour la France et jeter ici la semence de quelque French Shore comme à Terreneuve. Avez-vous jamais lu quelque chose d’aussi idiot.
L’union des Cantons de L’Est, 2 septembre 1898
Les journaux anglais, sans faire plus de nuances, ont titré leurs articles Anticosti Troubles quand Henri Menier a intenté une action en justice pour faire expulser ces familles de Fox Bay. Des fonds ont été réunis par le révérend E. J. Stobo pour leur défense et le procès s’est transformé en confrontation entre français et anglais, catholiques et protestants. Mr. Stobo declares that while these people are to be expelled the French settlers are permitted tø remain.
Le premier ministre du Québec Félix-Gabriel Marchand était venu visiter l’île le 19 août et le Witness lui a reproché de l’avoir vendue à Henri Menier alors qu’il s’agissait d’une transaction privée. Les autres journaux l’ont accusé de s’être fait berner en envoyant la police provinciale éjecter des squatters en croyant qu’ils étaient des intrus alors qu’il s’agissait de familles installées depuis des années.
La querelle s’est transportée jusqu’à la Chambre des Communes à Londres: concernant l’achat par un français, d’une position stratégique à l’entrée du Canada, et l’évincement des premiers habitants.
De leur côté les journaux francophones québécois ont dénigré les squatters éjectés: ces terreneuviens ne sont pas de bons colons dans ce sens qu’ils ne défricheront pas la terre. Ils ont même été accusés d’être des naufrageurs plutôt que des pêcheurs: ils ont l’instinct de la piraterie très développé. Il y avait alors de très nombreux naufrages sur les côtes de l’île.
Mgr Guay a dressé une liste des nombreux naufrages connus sur les côtes de l’île, il y en a 3 pages de 1828 à 1899.
Jugement a été rendu mardi dernier, à la Malbaie, dans la cause de M. Menier contre les gens de Fox Bay les squatters qui prétendaient avoir le droit de demeurer à cet endroit sans la permission du propriétaire et sans vouloir se conformer aux lois de l’île. Jugement a été rendu en faveur de M. Menier et enjoint aux défendeurs d’avoir à se retirer dans le plus court délai. Chose étrange dans toute cette affaire. M. Menier qui a gain de cause, se charge de payer tous les frais du procès et offre en plus de payer à chacun des squatters une somme de $130. Voila un acte qui démontre la générosité de M. Menier.
Le Courrier de St-Hyacinthe, 4 novembre 1899
Dr. Griffith, of Quebec, speaking at the Methodist Conference this morning regarding the
action taken against him by M. Menier for inciting the Fox Bay settlers to resist eviction. said he did not think the case would be continued. The action was quite groundless and after examining three witnesses M. Menier’s lawyers had apparently decided that they had got enough of their own medicine.The Quebec chronicle, 20 juin 1900
Henri Menier seigneur de l’île d’Anticosti
Un album photo a été publié en 1905 montrant les premières réalisations du propriétaire de l’île.

Résidants sur l’ile d’Anticosti en 1901
Mgr Guay a publié à la fin de son livre la liste des résidants sur l’ile d’Anticosti propriété privée de Mons. Henri Menier demeurant à Paris, France selon le recensement de 1901.
Louis (Lucien ?) Comettant gouverneur est le premier de la liste avec sa femme, ses 3 filles, son domestique et sa servante. Vient ensuite le curé Tremblay, le docteur et les principaux cadres qui habitaient English Bay, renommée Baie Sainte-Claire par Henri Menier du prénom de sa mère.
Le recensement fait 12 pages. Il y avait 223 habitants à la Baie Sainte-Claire, 127 à l’Anse-aux-Fraises, 16 à la Baie Gamache, 9 à la Pointe de l’Ouest, 11 à la Pointe du Sud-Ouest, 3 au Lac Salé, 4 au Crique de la Chaloupe, 7 à la Pointe du Sud, 8 à la Pointe de l’Est, 14 à la Baie-aux-Renards ou Belle Baie pour un total de 412 habitants.
Henri Menier avait d’abord fondé son centre administratif à la Baie-Sainte-Claire mais la baie était trop peu profonde pour les navires. Il l’a déménagé à la Baie Ellis en 1900 où il a construit le Port-Jolliet avec un quai de mille mètres et un moulin à scie. Louis Jolliet avait été le premier seigneur de l’île en 1680. La Baie Ellis a été renommée Port-Menier en 1920 après le décès d’Henri en 1913 selon la commission de toponymie.
L’âge d’or d’Anticosti
Les archives du Québec sur le site BAnQ ont publié une page spécialement consacrée à Henri Menier intitulée L’âge d’or d’Anticosti. Henri Menier propriétaire de l’île a laissé le souvenir d’un bienfaiteur et un bâtisseur. Rares sont les documents rappelant son caractère de seigneur féodal exploitant sa colonie privée comme le roi des belges au Congo à la même époque.
Le Château Menier a servi de résidence de chasse pour la famille Menier pendant plus de 30 ans. Après la vente de l’île par l’héritier d’Henri Menier, le château a été abandonné et finalement détruit par un incendie en 1953… En 2001, l’île est devenue un parc national. En 2023, elle a été intégrée au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Si Anticosti est connue pour sa beauté sauvage, ses chevreuils, ses naufrages ou les personnages mystérieux qui ont alimenté ses légendes aussi nébuleuses qu’extraordinaires, c’est pour ses qualités géologiques et paléontologiques exceptionnelles que l’île fait maintenant les manchettes… Le comité a déclaré que ce bien naturel constitue l’enregistrement paléontologique le plus complet et le mieux préservé de la première extinction massive de vie animale, il y a 447-437 millions d’années.
Héritier d’une famille renommée de chocolatiers français, Menier acquiert l’île à la fin de l’année 1895. Lors de son premier voyage à Anticosti, en juin 1896, il se rend à la rivière Jupiter pour pêcher. Il constate alors que les moustiques et les mouches noires sont un problème majeur, auquel il faut remédier: incommodés par ces bestioles, les pêcheurs décident de quitter la rivière plus tôt que prévu. La famille Menier introduit donc sur l’île la grenouille léopard pour lutter contre les insectes piqueurs.
Mais ne pêche pas qui veut à la rivière Jupiter: celle-ci est réservée à la famille Menier et à ses invités. Lors de leurs excursions sur la rivière, les convives et leurs hôtes prennent place dans une barge à fond plat, protégée du soleil et des intempéries par un dais en toile. Les effets personnels et les bagages sont placés dans une autre barge tirée par des chevaux. Un chalet et un camp sont construits pour les invités. On y ajoute une neigère (un bâtiment où l’on conserve le poisson et les appâts dans la glace ou la neige), une maison pour le gardien résidant et sa famille, et une ligne télégraphique pour assurer la communication avec l’administration de l’île.




































