Depuis le commencement de l’exploitation des forêts du bassin de la rivière Ouareau les cageux puis les draveurs ont fait descendre des billots de bois en les faisant flotter. Le bois a d’abord été scié dans les moulins situés le long de la rivière pour être expédié sous forme de madriers et de planches vers Québec. Par la suite le marché du bois de construction puis du bois de pulpe pour la production de pâte à papier ont pris la relève. Vers 1860 le volume de bois descendant jusqu’au fleuve est devenu beaucoup plus important ainsi que le nombre de draveurs employés à la drave.
Les cages et les barges sur la rivière Ouareau
Le premier moulin construit sur la rivière Ouareau en 1811 appartenait à des industriels de Terrebonne qui exploitaient les forêts de pin sur ses rives. Il était situé en amont du village actuel de St-Liguori à la limite de Rawdon. Dans un contrat notarié du 8 juillet 1826 on lit que les héritiers de Jacob Oldham avaient déposé une requête à propos d’une quantité d’environ dix sept à vingt mille morceaux de bois de sciage qui se trouvaient en cages près du bout de l’île de Montréal et provenaient d’un moulin à scies situé au Lacouareau. Le Lacouareau désignait alors la rivière Ouareau et plus particulièrement le secteur de St-Liguori.
En 1818 Philemon Dugas qui avait construit un moulin à scie sur la rivière Rouge dans le 1er rang de Rawdon écrivait dans un contrat d’association notarié que le bois scié à son moulin était transporté jusqu’à Québec en cages.
Le 12 juillet 1827 Louis Fisette cultivateur de St-Paul s’est engagé à livrer du bois de construction à l’île Bouchard sur le fleuve après avoir été mis en cage à la côte St-Paul. La rivière Ouareau n’était navigable qu’à partir du pont des Dalles (en amont de Crabtree) et la rivière de l’Assomption à partir de son confluent avec la rivière Ouareau. Le bois scié y était transporté en charrettes et les cages de bois y étaient assemblées. Des chalands ou barges étaient aussi employés pour descendre le bois scié jusqu’au fleuve.
Les madriers produits dans les moulins du village d’Industrie (Joliette) devaient eux aussi être transportés jusqu’à la rivière Ouareau sur plusieurs kilomètres. C’est la principale raison de la construction du train L’Industrie-Lanoraie en 1850, il facilitait le transport de la production vers le fleuve pour sa commercialisation.
Le 23 janvier 1844 James Stansfeld marchand de l’Industrie a acheté tous les billots que Louis Galère pourrait couper pendant l’hiver; il s’engageait à descendre le bois sur la rivière Ouareau et avait le droit d’engager un bâtiment pour le touer . Un autre marché du 9 février 1854 mentionne que 10.000 pieds cubes d’épinette rouge devaient être amenés au boom du capitaine Benoni Perreault à St-Paul, c’est-à-dire au confluent des rivières l’Assomption et Ouareau, pour être collés (mesurés), encagés solidement et descendus à Québec.
Lire: Les cageux et les forêts de pin de Lanaudière
En remontant la rivière Ouareau
La carte du chemin de chantier construit par Jedediah Hubbell Dorwin montre que déjà en 1843 le bois était exploité jusque vers le lac Ouareau par les industriels de St-Liguori et Rawdon. Au nord du lac Leblanc (lac Blanc – route 347 aujourd’hui) il y avait les chantiers de bois de Beauchamps, Dugas et Dorwin.
J.-H. Dorwin était associé à Peter McGill dans des moulins à scies à St-Liguori et Rawdon. Ils sont les premiers à avoir acheté des droits de coupe sur les terres de la Couronne sur la rivière Ouareau. Les marchands ne s’intéressaient alors qu’au bois de pin qui devait être parfait pour valoir la peine d’être transporté jusqu’à la scierie puis à Québec pour être exporté. Un énorme gaspillage a été fait, favorisant les incendies et le remplacement progressif du pin par l’épinette et le sapin. En 1852 Alexander Daly était l’agent des Terres de la Couronne de Rawdon, voici les licences de coupes de bois qu’il avait vendues entre 1848 et 1852: J.H. Dorwin avait acheté 99 milles carrés sur la rivière Ouareau et Henry R. Symmes 300.
Vers 1850 la demande en bois de construction a commencé à être très forte puis le marché du bois de pulpe pour la fabrication du papier a ouvert un nouveau marché et l’exploitation de la forêt s’est encore intensifiée. Des moulins à vapeur plus importants ont été construits à Repentigny puis à Lachenaie (Charlemagne) par des industriels américains. Le nombre de draveurs engagés au printemps pour faire descendre les billots augmentait chaque année.
Lire: L’exploitation industrielle du bois sur la rivière Ouareau
En 1865 les alentours du lac Blanc (White lake) étaient aménagés pour les chantiers de bois; on voit sur ce plan les chantiers de M. Parker et plusieurs barrages qu’il avait fait construire en amont du lac Blanc. On remarque aussi la présence de 2 camps indiens près des chantiers de bois. William H. Parker a d’abord été l’agent de la Hunterstown Lumber Co puis vers 1869 de l’Assomption Lumber Co.

Les commerçants de bois enregistraient une marque pour identifier le bois qu’ils faisaient flotter sur la rivière pour pouvoir en réclamer la propriété. Quand Edward Fiske a acheté le moulin à scie d’Antoine Gaudette au pont des Dalles il a aussi acheté sa marque de commerce: FGIII.
Les marchands de bois de Rawdon et St-Liguori exploitaient aussi la forêt en amont. Par exemple le 9 avril 1864 Joseph Caisse a engagé Urgel Brault pour descendre 3.151 bûches de cèdre sur la rivière Lacouareau et de les draver jusqu’au village de St-Liguori . Le 17 août Pierre Morin a vendu à Urgel Brault tout le bois étampé à sa marque, billots, perches et piquets, sur la rivière Lacouareau depuis la 5ème chute à Chertsey jusqu’à St-Liguori; aussi tout le bois de sciage se trouvant au moulin à scie de Brault dans le village. Le 19 août François Dupuis lui a vendu ses droits sur les bois étampés R à prendre depuis le lac Lacouareau jusqu’à St-Liguori. Le 14 avril 1866 Luc Arpin a engagé U. Brault pour descendre 800 bûches de pin qu’il avait coupé dans le 7ème rang de Chertsey pour le draver jusqu’au moulin de Louis Marion à la limite de Rawdon et St-Sulpice sur la rivière Lacouareau.
Le métier de draveur
Le métier de draveur a peu évolué dans le temps. Sur cette photo datant de 1915 on voit un groupe de draveurs de la rivière de l’Assomption avec leurs outils de travail, des gaffes et des crocs; derrière eux des billots de 13 pieds. Vers 1930 les compagnies ont préféré faire descendre des billots de 4 pieds, des pitounes, qui s’endommageaient moins dans les rapides, les chutes et les embâcles.
Raymonde Beaudoin est née à Ste-Émélie de l’Énergie, vers 1940-1950 elle a travaillé dans les camps de bûcherons et connu des draveurs. Elle a documenté précisément leur travail et le vocabulaire de leur métier dans Il était une fois des draveurs; j’y ai trouvé des illustrations et de précieuses informations.
Vers 1920 des millions de billots descendaient les rivières du Québec chaque printemps. La crise de 1929 a beaucoup ralenti ce commerce mais il a repris en grand vers 1940. Après le chantier de bois de l’hiver une partie des bûcherons s’engageait pour la drave du printemps.
Les grandes compagnies engageaient des sous-traitants pour des contrats de 1.000 à 10.000 cordes de pitounes de 4 pieds. Les chantiers de bois étaient situés sur les affluents de la rivière Ouareau et autour des lacs. À l’automne le contracteur faisait les approuvements le long de la rivière où il bûchait pour faciliter la petite drave: construction de barrages sur les lacs pour retenir les billots, nettoyage de la rivière et de ses rives pour y enlever tous les obstacles. Les side-peels étaient des murs de billots construits sur les rives aux emplacements où les billots risquaient de sortir du lit de la rivière. La compagnie s’occupait des approuvements sur la rivière Ouareau pour la grande drave.
De nombreux draveurs sont morts au travail car c’était un métier très dangereux.
La petite drave
Afin que le flottage des bois puisse être plus commodément fait, seront tenus les propriétaires des héritages étant des deux côtés des ruisseaux de laisser un chemin de quatre pieds pour le passage des ouvriers préposés par les marchands, pour pousser aval l’eau des dits bois.
Répertoire général de jurisprudence canadienne
Le bois était cordé sur les lacs et sur les bords des rivières en attendant le dégel. Un barrage à la décharge du lac retenait les billots. Au moment propice le boss du chantier procédait à son ouverture. Les drops étaient des billots fermant le barrage qu’on enlevait un par un; le boss devait savoir doser l’ouverture progressive du barrage pour que les billots s’écoulent régulièrement sans créer de jam et sans gaspiller l’eau retenue dans le lac pour que tous les billots puissent descendre.
Les billots cordés sur le bord des ruisseaux et des rivières étaient poussés dans le courant par les draveurs.
La petite drave commençait. Sur les petites rivières les hommes nommés hurlots descendaient en suivant les billots avec leurs gaffes, les remettant dans le courant quand ils en sortaient, défaisant les jams. Quand la rivière devenait assez large le boss la descendait en canot et un boat à 4 hommes suivait la descente des billots. Le devant de boat dirigeait la manoeuvre, l’arrière et les 2 rameurs suivaient ses directives. Le devant devait être expérimenté pour savoir quand les billots allaient se dégager de l’embâcle et le bateau être emporté par le courant. Souvent les draveurs devaient marcher sur les billots avec leurs bottes cloutées pour aller pousser les billots.
Sur cette photo un crochet à embâcle est lancé pour arrimer le bateau à un billot et pouvoir travailler à défaire la jam. Les bateaux étaient portagés dans les chutes trop périlleuses.
Les hurlots suivaient la drave en marchant le long des rives, munis de leurs gaffes. Il suffisait d’un billot coincé par un rocher pour créer un empilement. Les embâcles devaient parfois être défaites à la dynamite, mais toujours en dernier recours car ça endommageait les billots.

Hurlot : Le terme proviendrait du mot « hourd » ou « hourde », désignant une structure en bois ou un échafaudage. Dans le contexte de la drave, il a évolué pour désigner spécifiquement les structures de bois aménagées sur les rives pour aider au guidage des billots ou les ouvriers postés à ces endroits.
Au Québec, le mot a été conservé et adapté par les travailleurs de la forêt pour désigner le draveur de « poste fixe ». Contrairement aux draveurs de « vague » qui suivaient le bois sur toute la longueur de la rivière, le hurlot restait stationné à un point critique (rapide, coude serré) pour maintenir le flot constant.
Les commerçants de bois construisaient des chaussées à la décharge des lacs et sur les rivières pour faciliter la descente de leur bois. Les moulins construits sur les rivières étaient des obstacles pour les draveurs, leurs barrages empêchaient les billots de passer et ils étaient parfois endommagés par leur passage incontrôlé.
Par exemple le 19 août 1874 Michel Hémond a vendu à l’Assomption Lumber Company le droit de bâtir une dame ou chaussée sur la rivière Jean-Venne à la tête de la Chute-à-Michel près de son moulin; la compagnie devra construire une pelle pouvant ouvrir et fermer pour donner l’eau nécessaire au moulin.
Le 19 février 1878 Joseph Edsaire alias Dessert a cédé à William J. Pope marchand de bois de Charlemagne (Assomption Lumber Co) les droits de coupe du bois du lot 58 du 8ème rang du canton de Wexford avec le droit de construire une chaussée à la décharge du lac St-Patrick. Le 21 février Joseph Daviau de St-Théodore lui a cédé les droits de coupe sur les lots 53 et 54 du 9ème rang de Wexford avec le droit de construire une chaussée à la décharge du lac des Iles sans être tenu de payer les dommages que pourraient causer les hautes eaux. Le 1er février 1879 J. Montgomery a vendu un terrain à Antoine Dusablé en réservant le bois et le droit de construire une dame ou digue et la monter aussi haut qu’il lui plaira au lac Lafontaine. Tout ce bois descendait vers la rivière Ouareau par la petite rivière Jean-Venne (Lafontaine) qui devait être aménagée pour faciliter la descente des billots.
Le 11 avril 1888 la Charlemagne Lacouareau Lumber Company a notifié Gilbert Foucher meunier et scieur propriétaire de moulins à Chertsey que pendant l’hiver 1887-1888 elle avait fait couper un grand nombre de billots sur les limites qu’elle possédait dans le canton de Chertsey sur différents tributaires de la rivière Lacouareau et notamment sur la rivière Jean-Venne où se trouvait une grande quantité de billots prêts à descendre à la dérive dès la fonte de la glace. La compagnie demandait que G. Foucher ouvre un passage dans la chaussée de ses moulins à farine et à scie du 5ème rang de Chertsey pour laisser descendre ces billots et éviter de lui causer des dommages.
Le 30 juin 1890 Jules Prevost propriétaire de moulin à scie à Wexford (Entrelacs) a conclu un marché avec Samuel Way agent de Charlemagne and Lac Ouareau Lumber Company pour construire une chaussée de 6 pieds à son moulin sur la rivière Jean-Venne, avec un empellement de 8 pieds et tous les agrès pour ouvrir les pelles ou portes ainsi que de nettoyer la rivière pour faciliter la descente du bois.
Le 19 août 1893 Edward Fisk a conclu un marché avec Jules Provost propriétaire de moulin à scie à St-Émile (Entrelacs) pour mettre à l’eau, driver et descendre tous les billots, bûches de cèdre et grands bois qu’il a à divers endroits sur les petites rivières et dans les lacs qui se déchargent dans la rivière Jean Vaine (Jean-Venne) dans les townships de Wexford et Chertsey pour les conduire dans la rivière du Lac Ouareau avec le nombre d’hommes nécessaires pour $300.
Il y avait de nombreux autres marchands exploitant le bassin de la rivière Ouareau et ses affluents. Le 24 juillet 1908 The Rawdon Lumber Company Limited avait vendu à Edward Fiske tous les billots de pruche, pin et épinette lui appartenant se trouvant sur les rivières Ouareau, Dufresne et Jean-Venne.
En 1891 la Charlemagne & Lac Ouareau Company a été poursuivie par William Jones pour avoir dynamité 2 rochers qui servaient de chaussée naturelle à son moulin situé sur la rivière Ouareau en amont de Rawdon (parc des Cascades) pour faciliter le flottage de son bois.
Sur les lacs Archambault et Ouareau
Sur ce plan du lac Archambault en 1871 on voit que des chaussées (barrages) avaient été construites sur la rivière à Michel et à la sortie du lac par Mr. Parker ou Mr. Pope.

En 1876 les limites de coupes de bois sur la rivière Ouareau appartenaient en grande partie à l’Assomption Lumber une compagnie américaine propriétaire du moulin à vapeur de Lachenaie (Charlemagne).

À la décharge du lac Archambault (lac Tire) la famille Coutu avait construit un moulin vers 1872 qui devait laisser un passage aux billots descendant vers le lac Ouareau.

Des milliers de billots avaient descendu les petites rivières et flottaient sur les lacs Archambault et Ouareau. Ces billots devaient être rassemblés dans des bômes et être tirés par des bateaux à vapeur car il n’y avait pas assez de courant pour les emporter jusqu’à la rivière Ouareau. Le bôme ou boom était une sorte de grand filet fait de billots tenus par des chaînes, et encerclant une quantité de billots qui pouvait être tirés. On voit ici un draveur à l’oeuvre avec sa gaffe sur un boom remorqué par le bateau à vapeur Lac Ouareau vers 1909-10 sur le lac Archambault (Collection Claude Lambert).

Ces bateaux à vapeur étaient nommés alligators et crapauds selon leur fonction, on en retrouvait sur tous les lacs et les rivières navigables. Dès que le lac avait calé ils tiraient les bômes à sa décharge les uns après les autres.
La grande drave sur la rivière Ouareau
Une fois les billots amenés à la décharge du lac Ouareau la grande drave pouvait commencer sur la rivière Ouareau. Vers 1860 le nombre de billots était devenu beaucoup plus important, les archives des notaires documentent alors un problème récurrent de la drave: les nombreux moulins situés en aval avec leurs barrages étaient des obstacles au libre passage des billots. Les compagnies protestaient car elles avaient des hommes engagés qui devaient s’arrêter à chaque obstacle. En amont des moulins des estacades arrêtaient les billots.
Le 24 juin 1875 l’Assomption Lumber Company a protesté contre Antoine Gaudette propriétaire d’un moulin à scie sur la rivière Ouareau (pont des Dalles) dont le boom obstruait la rivière empêchant la descente des billots. Le 14 mai 1879 William J. Pope marchand de bois du village de Charlemagne (Assomption Lumber Company) a protesté contre Edward Fisk, commerçant de bois, car ils avaient tous les 2 un grand nombre de billots mêlés à la dérive sur la rivière Lacouareau à la chute Dorwin de Rawdon et ceux de W. Pope ne pouvaient pas descendre à son moulin.
Les activités forestières en amont des rivières perturbaient leur cours normal. Le 3 octobre 1881 John Crilly propriétaire d’une manufacture de papier à Joliette a protesté contre Warren Brown & Cie de Repentigny qui faisaient chantier de bois dans le haut de la rivière de l’Assomption et sur la rivière Lavigne et qui construisaient des barrages pour retenir des grandes quantités d’eau pour faire ensuite descendre leurs billots en ouvrant les vannes ce qui perturbait fortement le cours de la rivière et empêchait sa manufacture de fonctionner. Les vannes étant fermées depuis le printemps les eaux à Joliette étaient extrêmement basses lui causant un préjudice d’au moins 1.000 piastres par mois.
La jurisprudence a évolué pour réglementer le flottage du bois, faisant la distinction entre les petites rivières non navigables et les rivières flottables:
Les droits du porteur de permis de coupe de bois et de flottage sur les rivières non navigables sont réglés par l’article 1376 subsection 2 des Statuts Refondus, province de Québec qui contient ce qui suit: Le porteur d’un permis de coupe de bois a, en tout temps conformément à son permis, le droit de se servir des rivières ou cours d’eau flottables pour transporter toutes sortes de bois… sujet à réparer les dommages résultant de l’exercice de ce droit.
Celui qui se sert d’une rivière ou d’un cours d’eau flottable pour des entreprises industrielles, commerciales ou agricoles ou pour la pêche, doit le faire, même avec le permis de l’autorité compétente ou propre, de manière à ne causer aucune obstruction illégale à la navigation, au flottage et à tous autres transports.
Sont flottables au sens de l’article 400 C. c., et dans le domaine public, les rivières sur lesquelles on peut conduire des trains ou radeaux, celles où le flottage ne peut se faire qu’à bûches perdues ne le sont pas et sont dans le domaine privé.
Les rivières ou cours d’eau naturels, qui sont susceptibles d’usage pour le flottage
du bois, en radeaux ou à bûches perdues, soit en toutes saisons soit à certaines époques seulement, sont du domaine public. L’autorité peut intervenir d’elle-
même ou sur demande d’intéressés pour faire démolir telles constructions illégales qui gênent la navigation et le flottage.
Des barrages à la décharge des lacs surélevaient leur niveau et permettaient de créer un fort courant facilitant la descente des billots. Le barrage à la décharge du lac Ouareau était imposant.
Le 9 octobre 1894 Léandre Coutu de St-Donat s’est engagé à livrer à Edward Fisk le bois de pin et d’épinette à prendre sur les lots N°32, 33, 34, 35, 36 et 37 fu 4ème rang du canton de Lussier au moins 4.000 billots par hiver et les livrer en bas de la dam du grand lac Ouareau. Le 17 octobre 1902 Léandre Coutu a donné à The Charlemagne et Lac Ouareau Lumber des droits sur ses terrains 31 à 37 entre les lacs Tyr (Tire) et Archambault pour y passer à pied, en voiture ou autrement, y transporter leurs bateaux à vapeur ou autres, pour y faire des bâtisses et paître leurs animaux. Sur les plans suivants on voit que la passe entre les lacs Archambault et Tire avait été artificiellement élargie en inondant des terres; elle est toujours plus large aujourd’hui qu’elle ne l’était naturellement.


Cette photo montrerait la décharge du lac Archambault selon la BANQ mais il s’agit plutôt de la décharge du lac Tire dans la rivière Ouareau je crois.
Les limites de bois de l’Assomption Lumber Co ont été mises en vente en 1885 lors de la faillite de la compagnie, 295 milles carrés.

La compagnie Charlemagne & Lac Ouareau Lumber Co qui a racheté la faillite a été fondée en 1886; le mandat de la compagnie était d’exploiter le bois sur la rivière Ouareau en améliorant les installations pour faire flotter le bois jusqu’à Charlemagne où se trouvaient ses installations principales; elle avait aussi des moulins et des bureaux au village Montcalm entre Rawdon et St-Liguori. En 1897 la compagnie détenait environ 600 milles carrés de limites de bois et employait 250 hommes, c’était de loin le principal exploitant sur la rivière. En 1916 elle a été achetée par la Saint-Maurice Paper qui a ensuite été achetée par la Consolidated Paper.
La compagnie qui construisait et entretenait des aménagements sur la rivière pour faciliter le flottage du bois avait le droit d’imposer un péage à ceux qui les utilisaient:
Celui qui exécute des travaux pour faciliter le flottage du bois dans une rivière et pour lesquels un tarif de péages est fixé par arrêté du lieutenant-gouverneur en conseil, a le recours d ’une action pour recouvrer les péages sur le bois flotté depuis l’exécution des travaux, tant avant qu’après la mise en force du tarif.
Dans la Presse du 27 novembre 1894 ont lit que “The Charlemagne and Lake Ouareau Lumber Company” prélevait un péage sur le flottage du bois dans les rivières Ouareau et Dufresne.
En 1925 la compagnie St-Maurice Paper estimait avoir coupé près de 1 million de billots de 13 pieds et une certaine quantité de bois de pulpe de 4 pieds. Ce bois venait presque entièrement du secteur situé entre le lac Ouareau et le lac Blanc. L’article explique que pour faire descendre le bois le barrage du lac Blanc était refermé la nuit pour emmagasiner l’eau et rouvert le matin.
Ce barrage situé quelques kilomètres en aval du lac Blanc, à l’emplacement actuel du secteur Pont Suspendu du parc régional de la Forêt Ouareau, a été construit vers 1858 par le marchand de bois William H. Parker de l’Hunterstown Lumber Co; il avait été reconstruit en 1895. Au début des années 1950, frappé par la foudre, il a brûlé pendant 2 jours selon le panneau historique du parc.

Le 1er juin 1864 W. Parker a acheté à Benoni Perrault pour la Hunterstown Lumbering Company la partie des booms et chaînes lui appartenant sur la rivière Lacouareau au confluent de la rivière de l’Assomption pour pouvoir y encager le bois devant descendre à St-Paul l’Ermite.
Un tableau publié en 1918 par le département des terres et forêts décrit les limites de bois affermées dans le bassin de la rivière Ouareau et le nom de l’acquéreur primitif. Peter McGill s’était fait accorder les premières concessions sur la rivière Ouareau avant 1856 dans les cantons de Chertsey, Chilton et Cartier. Cushing Bros a acquis 47 miles au lac Ouareau dans les cantons de Lussier et Doncaster en 1865. En 1868 l’Assomption Lumber Co a acquis à l’encan des droits dans les cantons de Chertsey, Wexford, Chilton, Lussier et Archambault. En 1916 tout le territoire a été acquis par la St-Maurice Paper Co qui détenait 835 milles carrés.
En 1942 la Consolidated Paper devenue propriétaire des droits de coupe avait la responsabilité de l’entretien des aménagements servant au flottage du bois et elle a fait reconstruire le barrage du lac Ouareau.
Les barrages construits par les compagnies forestières ont modifié les lacs qui souvent ne sont plus naturels. En 1970 le barrage du lac Archambault construit en caissonnages de bois remplis de pierres se délabrait et les riverains se plaignaient de la baisse du niveau du lac; il a été reconstruit pour conserver l’attrait touristique du lac.
La commission du Régime des Eaux Courantes de Québec
En 1912 un comité parlementaire a interrogé les industriels de Joliette sur les meilleurs moyens de réguler les eaux des rivières de l’Assomption et Ouareau pour y assurer un débit plus régulier tout au long de l’année.
L’eau des rivières descendait trop rapidement avec la crue du printemps puis le niveau de l’eau devenait très bas empêchant la descente des billots; il fallait parfois 2 ans pour les faire descendre jusqu’à Charlemagne.
Les industriels étaient conscients que le déboisement intensif en amont des rivières était responsable de cette situation mais ils accusaient les agriculteurs sans prendre toute leur part de blâme.

La solution proposée était d’aménager des barrages en amont des rivières pour relâcher l’eau régulièrement au cours de l’été.
Georges-Émile hurlot sur la rivière Ouareau
Raymonde Beaudoin raconte l’histoire des draveurs de Lanaudière sur les rivières Matawin, l’Assomption, Noire et Ouareau. En 1947 Georges-Émile Aumont avait 16 ans quand il a été engagé comme hurlot pour la drave le long de la rivière Ouareau. À leur arrivée sur le lac Ouareau le 7 avril les draveurs ont dû attendre une semaine que le lac cale.
À bord des boats, les draveurs suivaient les pitounes sur l’eau. Les hurlots, eux, fermaient la marche. C’est donc à pied que Georges-Émile effectua le trajet de St-Donat, longeant les rivières Ouareau et l’Assomption, jusqu’à Charlemagne. Comme la plupart des autres draveurs, le jeune homme était chaussé de bottes cloutées. Les pitounes s’accrochaient un peu partout et à n’importe quoi. Les hurlots ne devaient en oublier aucune…

En plus du grand boss Télesphore Juteau, il y avait un petit foreman de chaque côté de la rivière pour superviser le travail des hurlots. Ces derniers devaient marcher dans l’eau et, parfois, traverser des marécages. Faire la sweep exigeait une grande force physique, de la ténacité et de la patience. Toutes les pitounes qui avaient quitté la rivière à cause d’un débit trop fort ou de la crue des eaux étaient redirigées dans le courant. Les hommes travaillaient la plupart du temps « à l’épaule », ils transportaient les pitounes sur leur épaule.
Les rapides étaient nombreux sur la rivière, quand il était impossible de passer avec le boat, les hommes halaient leurs embarcations. Aux chutes Dorwin à Rawdon le halage étant impossible les hommes traînaient les embarcations sur la rive.
Il s’agirait plutôt du marchand de bois Frederick Tinckler qui était actif à Rawdon vers 1920.
R. Beaudoin ne mentionne pas le barrage électrique construit en amont de Rawdon en 1913 qui était un obstacle important pour le passage des billots. Un bief sur le lac Pontbriand en amont du barrage empêchait le bois flottant d’endommager les turbines.
Quand le barrage a été rehaussé en 1929 une glissière pour les billots a été construite. Selon sa fiche technique le barrage était muni d’une passe à billes de 243 mètres de longueur permettant le passage du bois. Sur la photo on voit la glissière et une plate-forme la longeant qui permettait aux draveurs de manipuler les billots coincés.
La rivière Ouareau traverse de nombreux villages et de nombreuses propriétés agricoles. Les compagnies avaient obtenu le droit d’utiliser les rives pour la durée de la drave. Les cultivateurs n’avaient pas leur mot à dire. Les draveurs dressaient leur campement où bon leur semblait…
À Crabtree, une succession de roches plates en cascades compliquait le travail des draveurs… À St-Paul-de-Joliette, la rivière Ouareau confluait avec la rivière l’Assomption qui serpentait dans la plaine. Ni rapides ni cascades, la rivière se calmait. Pour Georges-Émile, il y avait surtout moins de pitounes à ramasser sur les rives.
Il était une fois des draveurs – Raymonde Beaudoin
En 1947 le mouin à papier de Crabtree était le dernier obstacle sur la rivière Ouareau, il avait été aménagé pour laisser passer les billots. La drave de Georges-Émile Aumont s’est terminée à la Saint-Jean-Baptiste cette année-là.
En supposant que le demandeur aurait eu l’assentiment exprès ou tacite de la corporation municipale de St-Paul, il n’avait pas le droit de placer les chevalets du pont qu’il a construits sur et dans le lit de la rivière Ouareau, cette rivière étant flottable et appartenant au domaine public. Ces travaux constituaient des nuisances publiques qui ne pouvaient préjudicier aux droits de la compagnie défenderesse de descendre son bois sur cette rivière. C. C., 1899, Joliette, Laurin vs Charlemagne and Lake Ouareau Lumber Co.
Roger Beaudoin à Charlemagne
L’usine de transformation du bois en pâte à papier de Charlemagne a fermé vers 1926. La drave sur le fleuve Saint-Laurent n’étant pas possible, les pitounes devaient alors être chargées sur des barges pour être transportées aux usines du Cap-de-la-Madeleine. Des barges d’une capacité de 800 tonnes ou 31 cordes de bois de pulpe avaient été construites pour la Saint-Maurice Paper.
Ce sont 100.000 cordes de pitounes qui devaient être chargées et remorquées dans de grandes barges, de Charlemagne jusqu’aux usines de pâtes et papiers. La compagnie Consolidated Paper Corporation Ltd. recrutait chaque année des hommes pour effectuer ce travail…
Près du pont de Charlemagne, une chargeuse, de trente pieds de large et d’une centaine de pieds de long, était solidement ancrée dans la rivière l’Assomption. Deux grandes barges vides, une de chaque côté, attendaient. Des draveurs, debout sur les bômes, poussaient le bois vers les convoyeurs avec leurs gaffes. Le pont roulant constitué d’une chaîne d’une dizaine de pieds de large hissait les pitounes pour les déposer dans les barges…
Douze hommes travaillaient dans chacune des barges, six à l’avant et six à l’arrière. Ils ramassaient les pitounes une à une, avec un crochet d’une main et un gant en caoutchouc de l’autre. Ils plaçaient les premières au fond dans le sens de la longueur et cordaient ensuite les autres en travers. Ils cordaient quotidiennement 320 cordes de pitounes par barge. Les travailleurs étaient mouillés de la tête aux pieds. Le bois gorgé d’eau après plusieurs semaines dans la rivière était lourd et sale. L’écorce ramolie se détachait et se mélangeait à la résine des conifères, formant ainsi un mélange épais et tenace qui adhérait aux vêtements.
Il était une fois des draveurs – Raymonde Beaudoin
La drave sur la rivière Matawin
Les forêts du sud de la région Lanaudière avaient été exploitées depuis le début du XIXème siècle et en 1900 il a fallu aller chercher la ressource de plus en plus loin. La rivière Matawin coule vers l’est pour se jeter dans le Saint-Maurice et elle a continué à être exploitée plus longtemps que la rivière Ouareau. En 1930 un million de billots sont passé par le rapide Toro. Après la construction du barrage du réservoir Taureau la compagnie devait ouvrir une de ses portes de débordement chaque printemps pour la drave.

Lire: La rivière Matawin avant le réservoir Taureau
La fin de la drave et des draveurs
Vers le milieu du XXème siècle avec le développement des routes et des camions les compagnies ont peu à peu cessé la drave sur les rivières; vers 1955 la chargeuse et les barges de Charlemagne avaient disparu. Les écologistes ont démontré que les embâcles causées par les billots inondaient les terres et que leur rupture soudaine érodait les rives des lacs et des rivières. De nombreux billots coulaient dans le fond des rivières et des dépôts de résidus de bois, parfois épais de plusieurs mètres, tuaient les poissons et tous les organismes vivants. À partir des années 1980 des lois ont interdit la drave progressivement sur toutes les rivières sauf sur le Saint-Maurice. À cause des pressions des compagnies papetières la drave s’y est poursuivie jusque vers 1995.
L’histoire de la drave et des draveurs est un sujet littéraire faisant partie du folklore québécois. Jos Montferrand et Menaud maître-draveur sont des personnages du patrimoine. J’ai retrouvé 2 récits racontant la drave sur la rivière Ouareau, il y en a sûrement d’autres.
Charles des Écorres draveur en 1874
Joseph-Damase Chartrand alias Charles des Écorres a publié en 1887 Expéditions autour de ma tente: boutades militaires, un recueil de souvenirs de ses aventures autour du monde. Il y raconte sa saison de drave au lac Ouareau en 1874.
Sa description de la drave en 1874 n’est pas très différente de celle de Raymonde Beaudoin. Les hommes sont chaussés de fortes bottes, garnies aux talons de clous solides et pointus, qui empêchent le travailleur de glisser sur le bois lisse et gluant, suite d’un séjour prolongé dans la rivière. Ces bottes sont en outre percées de trous qui permettent aux eaux de s’échapper. L’auteur décrit la rudesse et le danger de ce travail: dégager les embâcles, patauger dans l’eau froide…
En 1874 il n’y avait pas encore de bateaux à vapeur pour tirer les billots et la technique pour leur faire traverser le lac Ouareau était laborieuse. Les hommes avaient scié la glace pour ouvrir un chenal jusqu’à la décharge du lac.
Le récit de Des Écorres est sans doute passablement romancé. Il raconte ensuite la plus grosse jam de l’histoire de la drave que les hommes avaient mis plus d’une semaine à dégager. Partant du lac Ouareau il avait descendu la rivière l’Assomption en passant par Joliette ce qui est invraisemblable. Il commence d’ailleurs son récit en disant que son chantier de bois était sur la rivière Shwaugan; il s’agit sans doute de la rivière Swaggin qui est tributaire de la rivière l’Assomption. Mais la technique de la grande drave y est bien documentée.
Le récit se termine par la description des draveurs descendant la rivière debout sur les billots et faisant la démonstration de leur force et de leur habileté, un récit pittoresque.
La drave d’Origène Pilon par Gabrielle Roy
Sur un site universitaire consacré à l’oeuvre de Gabrielle Roy on trouve un autre récit de la drave sur la rivière Ouareau. Il semble que ce soit une nouvelle inédite de l’auteur mais ce n’est pas clair. Il s’agit d’une oeuvre de fiction racontant la drave d’Odilon Pilon, un joyeux luron de plus de 60 ans, estropié et poète, qui avait réussi malgré tout à se faire engager: il disait mieux que les autres les raisons obscures qu’ils éprouvaient tous à tenir à ce qui les faisait souffrir.
Dans la jeunesse d’Origène, ça avait été un job magnifique. On couchait sur le sol; on mangeait des fèves au lard d’un bout à l’autre de la saison; on ne savait pas encore très bien se servir de la dynamite; lorsqu’on faisait sauter un empilement de bois sur quelque écueil, souvent, dans l’explosion, un homme perdait une jambe, un bras. Une vraie besogne! Une vie propre à exalter le cœur étrange de l’homme qui, tant qu’il est jeune, souhaite le danger. Et même maintenant que les hommes couchaient sur des paillasses et mangeaient de vrais menus d’hôtel, avec des vitamines et des légumes depuis que le gouvernement s’était fourré le nez dans les affaires de la compagnie, même maintenant la drave restait une belle occupation, digne des courageux.

À partir de Chertsey les hommes retrouvaient la civilisation. À Rawdon ils pouvaient aller boire un coup à la taverne ou voir un film au cinéma.
Tout de suite après leur souper, la plupart des hommes s’agitaient. Il n’y avait vraiment plus que les pères de famille, très sérieux, ou quelques neurasthéniques qui allaient immédiatement se coucher. Les uns se rasaient devant un petit carré de glace accroché au canevas de la tente. Ils faisaient toutes sortes d’histoire tout à coup. Ils demandaient de l’eau chaude au chef-cuisinier; ils s’empruntaient du talc, de l’eau de cologne. C’étaient ceux-là qu’attiraient les jolies filles des villages canadiens, les gracieuses filles dans leur robes de rayonne et leurs bas clairs qui s’en vont par trois, par quatre dans les rues et dont le rire malicieux retourne le cœur des hommes jeunes. D’autres se décrassaient tout juste. Ils couraient droit à une taverne.
Voir: La drave sur la rivière l’Assomption (You Tube)























































