Catégorie: Histoire de Lanaudière
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Un crime homosexuel à Joliette en 1939

En 1939 George Roberts a été assassiné dans le sous-sol de l’école protestante de Joliette. Les enquêteurs ont dit qu’ils avaient trouvé des photos d’élèves de l’école sur le lieu du crime. Mais ils n’ont pas dit que la victime avait le pantalon baissé quand ils l’ont trouvé ni que le médecin légiste avait trouvé des traces de sperme dans son rectum en examinant le corps. À cette époque il ne fallait pas heurter les oreilles sensibles des habitants du Québec avec des détails sordides, les informations sur le mobile du crime n’ont été rendus publiques que récemment. Faute d’information ce crime avait nourri l’imagination des joliettains.

La maison hantée de William Copping

Sur un panneau historique de la ville de Joliette on apprend qu’il y a une maison hantée dans la ville faisant partie de son patrimoine bâti. Sur la rue St-Thomas au bord de la rivière l’Assomption la résidence construite pour le marchand de bois William Copping avait été abandonnée et placardée en 1947, quelques années après le meurtre de George Roberts qui y habitait avec sa belle-mère. En 1939 il avait été brutalement assassiné dans le sous-sol de l’école protestante située de l’autre côté de la rivière.

Maison William Copping – Ville de Joliette

La maison William Copping est une belle résidence de prestige construite vers 1910 par Alphonse Durand, architecte célèbre à Joliette. Le meurtre de George Roberts a dû marquer les esprits des habitants de la ville pour que plusieurs années après la pendaison de son meurtier en 1942 il ait continué à les hanter. Son meurtre avait fait parler le tout Joliette.

Une légende urbaine naît, racontant qu’elle est hantée et que le meurtre aurait eu lieu entre ses murs. Mais le meurtre avait eu lieu ailleurs, dans le sous-sol de l’école protestante. Une histoire de dispute entre homosexuels en 1939 dans une ville conservatrice comme Joliette c’était du jamais vu. La vérité a été en partie cachée ce qui a laissé libre cours aux fantasmes des habitants de la ville mal informés.

La maison hantée de la rue St-Thomas – Ville de Joliette

L’assassinat de George Roberts

George Roberts

Le 14 février 1939 les journaux nationaux ont rapporté le meurtre de George Roberts retrouvé baignant dans son sang dans le sous-sol de l’école protestante de Joliette. La piste d’un crime homosexuel a tout de suite été évoquée. À cette époque homosexualité et pédophilie étaient assimilées et l’amalgame a aussitôt été fait. La Sûreté a questionné 40 jeunes gens sur un meurtre.

L’Action catholique, 14 février 1939

Les rapports des journaux ont été très prudes mentionnant le corps partiellement dévêtu de Roberts alors que les enquêteurs l’ont retrouvé nu en-dessous de la ceinture.

Le corps partiellement dévêtu de Roberts a été trouvé dans la cave de l’institution de bonne heure lundi matin. La victime avait eu le crâne défoncé par une barre de fer, plusieurs côtes brisées, et la veine jugulaire portait une profonde entaille… La police a questionné les enfants et les jeunes gens après avoir trouvé un lot de photographies de garçons et de jeunes gens dans les poches de Roberts…

La découverte du cadavre lacéré de M. George Roberts a causé une vive commotion dans le paisible village de Joliette hier matin… Les détectives avaient mis la main sur une collection de photos appartenant à la victime.

L’événement-journal, 14 février 1939
The Huntingdon gleaner, 15 février 1939

L’école protestante de Joliette est située sur la rue Mgr Forbes au bord de la rivière l’Assomption à côté de l’église presbytérienne (La Mitaine). C’est aujourd’hui une coopérative d’habitation.

L'église et l'école protestantes de Joliette
L’église et l’école protestantes de Joliette

Raymond Gagné dit Blanchette accusé du meurtre

Raymond Gagné
Raymond Gagné

Raymond Gagné dit Blanchette âgé de 22 ans a été rapidement mis en détention par la Sûreté provinciale pour être interrogé; il était le dernier à avoir été vu en compagnie de Roberts à l’Arena. Les soupçons sur la moralité de George Roberts ont été immédiats, il était en possession de photos compromettantes. Les écoliers avaient l’habitude de rendre visite à Roberts dans la cave de l’école. Gagné, âgé de 22 ans, vivait à Joliette depuis 10 ans; c’était un hatlète reconnu.

Le soleil, 16 février 1939

Raymond Gagné-Blanchette a été tenu criminellement responsable de la mort de Roberts après une courte enquête du coroner et envoyé en prison à Montréal. Le médecin-légiste Roussel et l’inspecteur Beauregard avaient témoigné contre lui en apportant des preuves suffisantes pour l’inculper mais aucun détail sur les motifs du crime n’a été dévoilé dans les compte-rendus des journaux.

La patrie, 21 février 1939

Gagné a été envoyé aux prochaines assises, c’est-à-dire en septembre prochain, pour y subir son procès pour meurtre. Le magistrat a cependant fait remarquer que la preuve contre Gagné n’était pas forte mais qu’à l’enquête préliminaire, contrairement à ce qui arrive au procès, le doute est toujours contre l’accusé.

L’Étoile du Nord, 23 mars 1939

Le procès n’a eu lieu qu’en septembre 1941 au palais de justice de Joliette. Le juge Louis Cousineau a condamné Raymond Gagné à être pendu à Joliette le 9 janvier 1942. À cause des faits de nature scabreuse qui avaient entouré la commission du crime, seuls les adultes du sexe masculin avaient été admis aux séances de la cour. L’assistance était cependant très nombreuse.

La presse, 27 septembre 1941

Les enquêteurs avaient trouvé de nombreuses photos de jeunes garçons dans la cave de l’école protestante mais ce fait n’était pas relié au crime, il n’était mentionné que pour démontrer que la victime était un homosexuel. Gagné aurait avoué à l’inspecteur Beauregard qu’il avait commis le meurtre par vengeance; mais vengeance de quoi et pourquoi ? En fait le mobile de Raymond Gagné n’a jamais été dévoilé dans les articles publiés dans la presse, ce qui est tout à fait inhabituel dans une affaire de meurtre. Les lecteurs pouvaient tout imaginer et fantasmer selon leurs préjugés. La victime était un homosexuel, sans doute un pédophile, et il avait peut-être simplement reçu la leçon qu’il méritait.

Il y avait déjà eu 2 pendaisons à la prison de Joliette, celle de Tom Nulty en 1898 et celle d’Albert Préville en 1933; celle de Raymond Gagné aurait dû être la troisième. Curieusement les journaux de Joliette ont très peu commenté ce procès se déroulant pourtant dans leur ville et qui a fait sensation dans la province de Québec; mais les villageois en ont certainement beaucoup discuté dans les chaumières et à la taverne.

Raymond Gagné a été pendu le 27 mars 1942 à la prison de Bordeaux à Montréal après que la cour d’appel ait rejeté son recours.

La patrie, 27 mars 1942

Le journal de Joliette L’Étoile du Nord a publié ce bref avis pour annoncer son exécution, L’Action Populaire n’a rien publié.

L’Étoile du Nord, 2 avril 1942

La vérité sur les mobiles du crime 83 ans plus tard

Un site internet consacré aux homicides commis au Québec a récemment publié un article de Eric Veillette écrit pour Historiquement Logique en 2022. Ce meurtre de 1939 manque visiblement de transparence, du moins dans la façon dont il a été présenté à l’époque des faits. Reste à savoir pourquoi.

Les articles trouvés sur internet sont souvent sensationnalistes sans reposer sur une documentation sérieuse. Celui-ci repose sur des preuves solides. Il me fallait donc une copie de l’enquête du coroner. Je l’ai reçu le 8 novembre 2022. Elle comporte plus d’une centaine de pages. Seuls quelques personnes ayant assisté au procès avaient eu accès à ces informations.

Le rapport d’enquête du coroner permet de rectifier plusieurs informations. G. Roberts travaillait à l’école depuis un an et demi. Il habitait avec sa mère Mme Roberts et Mme Copping semble avoir travaillé à l’école mais on ne sait pas si Roberts et sa mère habitaient chez elle sur la rue St-Thomas.

Le témoin suivant a été William Hogg, 50 ans. Vers 8h45, il avait reçu un appel chez lui de Mme Copping, lui demandant de venir à l’école tout de suite. À son arrivée, on l’a informé que Mme Roberts cherchait son fils, qu’il n’était pas allé coucher chez elle la veille. Hogg est donc descendu dans la cave de l’école, croyant que Roberts y était couché. Après avoir trouvé le corps, il est remonté pour faire évacuer les enfants et alerter la police.

W. Hogg a raconté comment il avait trouvé la victime. Il était déshabillé du bas; il était nu pour cette partie-ci du corps. (Le témoin indique à partir de la ceinture en descendant).

Valmore Lapierre, 34 ans, chef de police de Joliette, est arrivé sur les lieux avec le Dr Roussin. Selon lui, la victime a été frappée avec force. Le sang qui s’était échappé de la plaie au cou commençait à sécher. De plus, du sang s’était écoulé sous la porte de la pièce où Roberts a été retrouvé.

Dr Camille A. Roussin, 28 ans, a expliqué que les pantalons et les sous-vêtements de la victime se trouvaient sur un petit banc, à côté du lit, dans le local. « À côté de lui, à côté du cadavre, vis-à-vis ses cuisses, à sa droite, il y avait un dentier, un dentier supérieur, le dentier d’en haut. Il reposait sur le plancher. Il y avait un peu de sang sur le dentier. J’ai constaté ce que j’ai cru être du sang. En regardant le cadavre, j’ai constaté que la verge (pénis) reposait «flat» sur la cuisse droite et à l’endroit de la cuisse où le bout de la verge reposait, il y avait quelque chose qui ressemble à du sperme.

Le rapport médico-légal rapporte une violente agression avec une barre de fer; le décès a été causé par une hémoragie interne et un étouffement. Des sécrétions ont été prélevées par raclage du rectum; elles ont démontré un acte récent de sodomie.

Après quelques tergiversations, l’inspecteur Hilaire Beauregard a lu la confession de l’accusé:

«Je ne veux rien dire de cette affaire, parce que c’est trop sale.» Il a dit de plus : «Le monde ne peuvent pas comprendre ce que c’est que l’homosexualité et où ça peut conduire. J’avais peut-être une bonne raison pour faire ça.»

Raymond Gagné aurait agi par vengeance envers George Roberts qui le négligeait pour un autre dont le nom n’est pas mentionné.

Vous savez, ça fait longtemps que ça dure c’t’affaire-là. Roberts et moi, nous étions deux amis; nous n’avons jamais été en chicane. Seulement, depuis trois mois, il me donnait des rendez-vous, et il me laissait attendre. Il me disait de me rendre à l’école et il ne se rendait pas. Deux fois je l’ai vu dans la ville, et quand je m’approchais de lui, il s’éloignait de moi. Je sais qu’il sortait avec d’autres. J’avais décidé de me venger de lui et j’attendais ma chance. De temps en temps il me donnait de l’argent à moi et à […] Au jour de Noël, il a fait un cadeau à (…) d’une boîte de cigarettes … J’avais décidé de me venger de lui et j’attendais ma chance.

J’ai été dans la chambre de Roberts; il m’a enculé et je l’ai enculé. Est-ce que vous vous êtes servi de la vaseline qu’il y avait dans la chambre? On s’en est servi tous les deux. Après ça, on s’est couchés sur le lit et Roberts m’a dit, on va recommencer. Je lui ai dit : « Pas tout de suite; on va faire un peu de lutte avant pour se délasser et se stimuler. Je l’ai alors saisi par le cou, et je l’ai serré tant que j’ai pu pour l’étouffer. Je l’ai jeté en bas du lit. J’ai poigné la pipe de fer et je lui ai plantée à travers la gorge. J’avais allumé la lumière pour mieux voir, parce que je voulais lui faire une bonne job. Roberts m’a parlé; il a dit : «You hurt me bad ou badly, boy

Eric Veillette a conclu son article en soulignant que les journaux de l’époque avaient laissé entendre que le crime était une vengeance en lien avec une histoire de pornographie juvénile: les oreilles sensibles de la population de 1939 n’étaient pas encore prêtes pour digérer une histoire comme celle-là. Rien n’avait été dit quant à la nature véritable du crime.

Pourtant les citoyens de Joliette ont certainement dû se douter d’une histoire plus compliquée que celle qu’on leur avait racontée et ils l’ont transposée dans une histoire de maison hantée, ce qui est assez curieux.

Surtout que cette maison est une des belles maisons du patrimoine bâti de Joliette construite par le célèbre architecte Alphonse Durand et ayant appartenu à William Copping, un marchand de bois prospère, propriétaire des moulins à scies situés tout près, des 2 côtés de la rivière l’Assomption.

William Copping avait épousé Elisabeth Ann Sharpe, fille de George Sharpe et Elisabeth Copping de Rawdon en 1901, il est décédé en 1932. Le panneau historique de la ville de Joliette dit que sa belle-soeur Margaret habitait la maison en 1939 avec George Roberts son gendre mais Roberts était célibataire. Ce n’est pas évident à comprendre.

Parmi ses occupants, Margaret Sharpe, belle-sœur de William Copping, et le gendre de celle-ci, Georges Roberts. Ancien militaire et célibataire vivant à Joliette depuis quelques années seulement, M. Roberts est concierge à l’école presbytérienne de la rue Saint-Antoine, où il est assassiné en 1939.

Elizabeth Copping est décédée avant 1938 et on ne trouve pas de Margaret Sharpe ni de George Roberts dans la liste de ses héritiers.

La maison où a eu lieu le crime, l’école protestante, a depuis été transformée en logements. Je me demande si ses occupants se doutent du crime qui y a été commmis.

École Saint-Charles
L’école protestante

Les pendaisons à la prison de Joliette

La pendaison de Tom Nuly le 20 mai 1898 avait été un spectacle très couru, la télévision n’existait pas encore et c’était un spectacle exceptionnel. Le shériff avait distribué des billets et les resquilleurs avaient escaladé le mur de la prison pour pouvoir voir.

L'exécution de Tom Nulty
Envoi de F. Demers

En 1933 Albert Préville a aussi été pendu dans la cour de la prison de Joliette pour le meurtre de la femme de Joseph Mondor à St-Damien.

Le nouvelliste, 13 janvier 1933
Carte du Québec

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