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La cartographie du territoire du Saint-Maurice entre 1828 et 1830

La rivière Saint-Maurice était une voie de communication pour les amérindiens leur permettant de relier le fleuve Saint-Laurent, la Baie d’Hudson, le lac Saint-Jean et la rivière des Outaouais. Les voyageurs la fréquentaient pour traiter avec eux les fourrures depuis Trois-Rivières. En 1828 le parlement du Bas-Canada a voulu cartographier son cours et les portages permettant de rejoindre le lac Saint-Jean à l’est et les rivières Gatineau et du Lièvre à l’ouest. Il espérait que cet immense territoire pourrait être ouvert à la colonisation.

En 1828 Joseph Bouchette fils arpenteur général adjoint a mené une exploration du territoire des Postes du Roi en remontant le Saint-Maurice pour rejoindre le lac Saint-Jean puis redescendre par le Saguenay. En 1829 une seconde exploration du Saint-Maurice jusque vers sa source pour redescendre par la rivière du Lièvre à la rivière des Outaouais a été ordonnée par le parlement. Puis en 1830 une troisième exploration pour établir une route militaire entre Grenville et le Saint-Maurice a été menée.

Les premiers explorateurs du Saint-Maurice

L’abbé Albert Tessier originaire de Trois-Rivières a publié en 1939 une recherche sur les premières explorations de la rivière Saint-Maurice. Le missionnaire jésuite Jacques Buteux avait remonté une partie de la rivière en 1651.

Jacques Buteux est retourné au printemps 1652 explorer la rivière plus en amont. Pendant que la caravane avançait par les avenues brillantes de l’eau et par les portages attiédis de toutes les senteurs du printemps, les Iroquois guettaient, cachés dans le sous-bois fleuri. Et brutalement, par un matin grisant de mai, le plomb et le tomahawk brisèrent les espoirs d’amour de l’ardent voyageur. Son corps, auquel les barbares ne laissèrent même pas le linceul de sa misérable soutane, roula dans les eaux boueuses, sanglant, meurtri, mais illuminé de la gloire des martyrs

Une légende mauricienne raconte qu’avant l’arrivée des Européens, le Diable venait passer ses vacances en Amérique, à Shawinigan. Il s’y reposait, bien tranquille dans une caverne sans fond cachée par un remous, au pied de deux majestueuses chutes d’eau. L’histoire raconte que c’est dans cette grotte maudite qu’a été jeté le cadavre du jésuite Jacques Buteux, tué par des Iroquois. L’endroit a par la suite pris le nom de «trou du diable».

Le trou du diable des chutes de Shawinigan – Histoire de chez nous

En 1657 Médard Chouart Des Groseillers a fait un voyage de traite de fourrures sur le Saint-Maurice. Dans la biographie de Pierre-Esprit Radisson on lit qu’en 1659, une vingtaine de Sauteux (Ojibwés) avaient rejoint Trois-Rivières par la route du nord reliant la rivière des Outaouais au Saint-Maurice qui permettait d’éviter les embuscades iroquoises tendues sur l’Outaouais et le Saint-Laurent. Ce chemin était donc connu depuis le début de la Nouvelle-France.

Par la suite des voyageurs ont remonté la rivière pour traiter les fourrures avec les groupes de chasseurs attikamègues (atikamekw) et algonquins qui y étaient installés. Des postes de traite avaient été établis à La Gabelle, à Shawinigan puis en remontant le cours de la rivière. Les voyageurs ont parcouru le territoire jusqu’à la Baie d’Hudson et exploré la plupart des tributaires de la rivière Saint-Maurice.

On doit à des marchands indépendants, qui plus tard seront rattachés à la North West Company, l’initiative de construire les premiers postes de traite en Haute-Mauricie. Dès 1775, un de ces postes aurait été en opération à Ushkisketa (Kikendatch). Cette date est significative puisqu’elle correspond à l’époque où fut ouvert à la colonisation l’ancien territoire réservé aux autochtones en vertu du Traité de Paris, lequel englobait une portion de la Haute-Mauricie. En 1786, trois licences auraient été octroyées à des marchands pour la traite à la rivière Saint-Maurice et, en 1802, la North West Company possédait trois postes le long de la rivière, dont un devait être établi à l’embouchure de la Rivière-aux-Rats. En 1806, la même compagnie fit construire un poste à Weymontachie, tout en exploitant un autre poste au lac Negagaming sur la rivière Ruban, près de la source de la rivière Gatineau.

La traite des fourrures en Haute-Mauricie avant 1831 – Claude Gélinas

Des postes de trafic s’élevèrent aux points stratégiques: Rivière-au-Rat, La Tuque, la Vermillon, Weymontachingue. L’honorable Compagnie de la Baie d’Hudson et la Compagnie des Postes du Roi rivalisaient de zèle intéressé. (Albert Tessier)

Mais le territoire n’avait pas encore été cartographié. Sur la carte traçant la frontière avec les États-Unis en 1783 lors de la signature du Traité de Paris on voit que le territoire entre le Saint-Maurice et l’Outaouais était peuplé par les Anciens Algonkins détruits.

Carte du traité de Paris en 1783 (détail)

En 1815 l’arpenteur général du Bas-Canada Joseph Bouchette père a publié une carte sur laquelle tout ce territoire était vide. Le Saint-Maurice menait à un lac St-Thomas qui n’existe pas. Les habitants du territoire étaient nommés atticameoets, une déformation du nom atikamekw. Les algonquins étaient localisés au sud sur les rives de la rivière des Outaouais, autour du lac Saint-Jean se trouvaient les piekouagamis et les chekoutimis.

Carte du Bas-Canada, J. Bouchette père 1815 (détail, fichier 2 de 2) – BAnQ

En 1828 le Parlement du Bas-Canada a voté des crédits pour explorer le territoire du Saint-Maurice, dresser l’inventaire de ses ressources naturelles et le cartographier. L’arpenteur Joseph Bouchette reçoit des commissaires Andrew Stuart et David Stuart l’ordre de prendre la direction du groupe qui devra remonter le Saint-Maurice. Le mardi 22 juillet 1828, le vapeur Chambly le dépose aux Trois-Rivières. Un monsieur Bayden, employé de la Compagnie des Postes du Roi, se charge de lui procurer les canots nécessaires à l’expédition. (Albert Tessier)

Albert Tessier – Archives du Séminaire de Trois-Rivières

Albert Tessier ne précise pas qu’il s’agit de Joseph Bouchette le fils de Joseph Bouchette arpenteur général du Bas-Canada, il avait été nommé son adjoint en 1827 à l’âge de 26 ans. Les historiens ont fréquemment confondu le père et le fils.

La Compagnie des Postes du Roi (King’s Post Company) gérait les postes de traite des fourrures de l’ancien Domaine du Roi ou traite de Tadoussac en faisant concurence à la Compagnie de la Baie d’Hudson. À la Conquête cet immense territoire situé autour du Saguenay et du lac St-Jean a été loué à bail à plusieurs exploitants: en 1802 à la Compagnie du Nord-Ouest, en 1822 au marchand John Goudie et 4 associés; en 1823 James McDouall avait racheté le bail.

La gazette de Québec, 5 mai 1803

La remontée du St-Maurice – 1828

Dans les archives de la BAnQ on retrouve 2 plans dessinés par Joseph Bouchette junior à la suite de l’exploration qu’il a dirigée en 1828: Plan of the exploring operations from the mouth of the St-Maurice to LaTuque across the country by water communication & portages to Lake St John and thence down the Saguenay to Tadoussac.

Ces plans de grandes dimensions montrent les détails du cours de la rivière, localisant les rapides, les chutes et les portages. On voit ici le début du parcours de Trois-Rivières au portage des Grandes Pilles en passant par les Forges du Saint-Maurice, Shawinigan et Grand-Mère.

Plan de l’exploration (détail, fichier 2 de 2) – BAnQ

Joseph Bouchette a aussi rédigé un journal détaillé de son exploration qui a été imprimé dans le rapport des commissaires remis à la Chambre d’Assemblée du Bas-Canada en 1829. Jean-Marie Tremblay du CEGEP de Chicoutimi en a fait la transcription en format PDF.

Le rapport des commissaires fait 317 pages comprenant un rapport géognostique (géologique), des observations sur les reliefs, la faune et la flore, le journal de Joseph Bouchette et d’autres documents. J’ai commenté des extraits de son journal (page 163 à 263). On y trouve aussi le journal du lieutenant Henry Nixon et celui de l’arpenteur Joseph Hamel qui ont remonté le Saguenay à la même date pour compléter le rapport remis au Parlement.

Reçues par le Canal de l’Arpenteur-Général des instruction de la part des Commissaires Andrew Stuart et David Stuart, Ecuyers, nommés par le Gouvernement pour mettre à exécution un acte de la Législature Provinciale, en date du 21 juillet dernier, pour aller au Lac St. Jean, en traversant le pays qui s’étend depuis la rivière St. Maurice, pour en explorer une partie, et revenir à Québec par le Saguenay.

Ayant en conséquence faits des préparatifs pour ce service, je m’embarquai à bord du Chambly, bâteau-à-vapeur, le Lundi 21 Juillet, à 7½ heures P.M. et j’y rencontré M. Goldie du 66e. Régiment, et M. Davies, qui avaient bien voulu partager les travaux, les fatigues et les incommodités qu’on pouvait attendre d’une expédition aussi aventureuse.

Après s’être pourvu de 2 canots Joseph Bouchette a voulu se renseigner sur le parcours à suivre pour rejoindre le lac Saint-Jean à partir du Saint-Maurice auprès des amérindiens de Trois-rivières.

…c’était d’obtenir des sauvages des nations des Algonquins et des Têtes-de-Boule, qui font la chasse le long du St. Maurice et de ses rivières tributaires, les renseignemens nécessaires sur la meilleure route à prendre pour aller au Lac St. Jean.  Il avait assemblé au passage, un peu en dehors de la ville plusieurs familles sauvages, de diverses parties du pays, et qui étaient venus pour recevoir du Gouvernement leurs présents annuels, et je fus leur parler avec MM. Goldie et Davies, M. Bayden nous accompagnant.  Plusieurs de ces gens étant alors dans un état ou d’ivresse ou de sommeil profond, je ne pus pour cette fois recevoir les renseignemens que je cherchais. 

…l’on m’adressa à un nommé Bastonnais, chasseur d’une rivière qui porte son nom, et qui me fut recommandé comme connaissant parfaitement toutes les parties du pays, où se trouvent les immenses terreins de chasse, appartenant à lui et à sa famille. Il décrivit clairement et traça à la manière des sauvages sur une feuille de bouleau la route pour aller par la rivière Bastonnais, par des portages et des lacs, jusqu’aux eaux qui se déchargent dans le lac St. Jean. 

Le mot sauvage a aujourd’hui une signification très péjorative qu’il avait moins autrefois. Il vient du latin salvaticus, une altération de silvaticus, dérivé de silva signifiant forêt, bois. Il désigne littéralement celui qui vit dans les bois.

Le Musée National des Beaux-Arts du Québec a dans ses collections une aquarelle datée de 1828 montrant les forges du St-Maurice, première étape du voyage.

Les forges sur la rivière St-Maurice - MNBAQ
Les forges sur la rivière Saint-Maurice par Joseph Bouchette junior – MNBAQ

Le journal de Bouchette décrit en détail les paysages rencontrés en remontant le Saint-Maurice, les Forges le 24 juillet, la chute de la Gabelle le 25, le bassin de Shawenagan (Shawinigan) le 26.

Delà nous avancâmes jusqu’au bassin de Shawenagan, jusqu’à ce que venant vis-à-vis le passage étroit qui forme le canal du St. Maurice, nous eûmes en partie la vue de la chûte prodigieuse de Shawenagan, dont je finis l’esquisse sur le lieu; et cette esquisse, tout imparfaite qu’elle soit, peut donner une idée de la grandeur du sujet quelle offre au naturaliste et géologue.  Nous mimes pied à terre en entrant dans la baie, où j’ordonnai de camper. Peu de chûtes ou de places portent des marques aussi extraordinaires d’une catastrophe ou convulsion de la nature, que Shawenagan; car il parait évident que son lit actuel a été creusé par quelque fracture antérieure dans le sol, dont la position est verticale…

Nous fimes une excursion dans le haut de la rivière Shawenagan, appelé par d’autres Manigousito, (le pied d’un rapide.)  Le terrain qui borde les deux côtés de la rivière est excellent.  Le bois y est mêlé, savoir, érable, hètre, sapin, pin, bouleau noir, &c. &c.

Après cela nous arrivâmes à la chûte de la Grand-Mère, qui est à environ 2 lieues au-dessus des Hètres.  La nature, quoiqu’elle n’ait pas donné à cette chûte la grandeur ni la hauteur de celle de Shawenagan, y a rassemblé une suite d’objets agréables qui dédommage pleinement le voyageur des peines et des dangers qu’il rencontre dans les portages, dans les rapides, etc.  Deux iles placées dans la largeur de la rivière d’une chûte en font trois, et chacune différente l’une de l’autre ; la rivière a en cet endroit 15 chaines de large.

Les chutes de Grand-Mère sur le Saint-Maurice par J. Bouchette, 1828 – MNBAQ

Les remarques sur les affluents du Saint-Maurice montrent que les voyageurs pouvaient emprunter plusieurs parcours pour le remonter. On pouvait rejoindre La Tuque par une rivière à l’ouest ou par la rivière Metinac à l’est, en faisant des portages de lac en lac.

Nous arrivâmes à l’embouchure d’une rivière considérable, sur la rive droite ; cette rivière communique avec 11 lacs et par autant de portages avec La Tuque, d’où le St. Maurice détourne son cours à l’O.N.O. jusqu’au portage des Grosses Pilles, à environ 4 1/2 milles au-dessus des Petites Pilles… Mercredi 30 — Nous arrivâmes à la rivière Metinac, joli cours
d’eau qui décharge du côté est de la rivière St. Maurice, à environ 11 milles au-dessus des Grandes Pilles, d’où le cours est généralement N.N.O. Cette rivière communique par des portages et des lacs avec La Tuque. Le St. Maurice en cet endroit tourne son cours vers le O.S.O. à aller jusqu’à la Rivière et l’Ile des Cinq, environ 10 milles au-dessus, vis-à-vis l’Ile inférieure de Matawin, où on prend une route pour se rendre par 5 lacs et 4 portages au Grand lac Matawin, qui est la source de la rivière de ce nom…

Vendredi 1er août. — Nous laissâmes l’Ile le matin de bonne heure et nous arrivâmes à la rivière Batiscan, qui se décharge du côté ouest (?). Elle communique avec la grande rivière Batiscan par 5 portages et 4 lacs, d’où elle tire son nom.

Le côté gauche du plan a été abimé et il manque la section du haut du parcours entre le Saint-Maurice, la rivière Bastonnais et le lac Grand Wayagamack. Les explorateurs ont d’abord remonté la rivière au Rat à l’ouest du Saint-Maurice.

Delà nous arrivâmes à la Rivière au Rat, large cours d’eau sur la rive ouest, entre laquelle et la petite Rivière au Rat se trouve un plateau alluvial formé par ces rivières au pied des hautes montagnes; en cet endroit la compagnie de la Baie d’Hudson tient un poste de commerce, qui consiste en un magasin, deux maisons et un très bon jardin, qui fournit au poste tous les légumes nécessaires.  La maison est un bâtiment pour l’agent résidant.

Poste de traite sur la rivière aux Rats par J. Bouchette, 1828 – MNBAQ

Le 2 août ils ont atteint l’embouchure de la rivière du Bastonnais (Bostonnais aujourd’hui). Ils sont remontés jusqu’au poste de La Tuque pour se renseigner sur la pertinence d’emprunter ce parcours pour rejoindre le lac Saint-Jean.

À la distance de 4 milles on découvrit le sommet conique de La Tuque, qui tire de là son
nom. Arrivé au débarquement inférieur du portage au pied de la cataracte, nous traversâmes le portage qui passe sur un terrain sablonneux qui produit beaucoup de bluets, et est boisé de pin rouge, d’épinette et de cyprès. Nous fumes reçus avec hospitalité par le commis résident, qui est un jeune Canadien. Ne connaissant nullement le pays, il ne put nous donner aucun renseignement additionnel à ceux que je possédais déjà, et il n’y avait personne au poste pour remédier à ce défaut… c’est un poste de trafic pour la compagnie des postes du roi et pour la compagnie de la Baie d’Hudson, qui ont chacune un établissement en cet endroit… L’établissement des postes du roi consiste en un magasin, un hangard et deux maisons; celui de la Baie d’Hudson, en une maison seulement, qui est cependant le meilleur bâtiment du poste.

De La Tuque au lac Saint-Jean – 1828

Le 4 août ils ont commencé à remonter la rivière Bastonnais. Après plusieurs portages et une navigation difficile ils ont atteint le lac Grand Wagagamacke puis le Petit Wagagamacke. Le 8 août au 13ème portage sur la rivière Bastonnais ils ont franchi la ligne de séparation des eaux pour redescendre vers la petite rivière Batiscan.

Le lac Edouard, qui tire son nom d’un chasseur sauvage de Batiscan, peut être regardé comme formant deux lacs, en ce qu’une grande Ile s’étend presque d’une extrémité à l’autre, et en quelques endroits elle a presque trois lieues de large… Le passage du sud-est est fréquenté par les chasseurs qui viennent de Batiscan.

Le 2ème plan de Joseph Bouchette montre le parcours depuis le lac Edouard jusqu’à Tadoussac en passant par le lac Saint-Jean. Le journal décrit le parcours jusqu’à leur arrivée à Tadoussac le 22 septembre et à l’île d’Orléans le 29. Ils avaient parcouru 800 milles depuis Trois-Rivières.

Plan de l’exploration (détail, fichier 1 de 2) – BAnQ

Cet établissement (Tadoussac) est le plus considérable des Poste du Roi, étant composé de 13 bâtimens, y compris une chapelle. La résidence de l’agent de la compagnie est un joli bâtiment d’un étage et d’une grandeur commode, avec un assez bon jardin, que consomment les gens du poste. La chapelle est à peu près des mêmes dimensions que celle de Chicoutimi.

Au poste j’eus occasion de voir plusieurs des naturels de la nation Montagnaise des deux sexes ; cette nation habite l’immense étendue de pays situé entre le St. Laurent et le territoire de la baie d’Hudson. L’habillement des femmes est singulièrement bigaré de diverses couleurs; il consiste ordinairement en un morceau de drap bleu bordé de drap écarlate, dont elles font ordinairement leurs vêtements de dessous, et en un manteau d’indienne peinte; elles jettent leurs cheveux de chaque côté de la tête et en font une tresse attachée avec du ruban ou du galon rouge; elles ont une prédilection particulière pour ce dernière article. Elles portent généralement une capuce de forme conique, de drap rouge, bleu, vert ou blanc, d’où pend une longue queue de cheveux aussi attachée de tavelle rouge. Elles fument et boivent des liqueurs fortes comme les hommes, dont l’habillement est généralement très négligé, et composé ordinairement de quelque vieille redingote ou capote bleue, ou d’une chemise d’indienne et de culottes de toile. Les Montagnais, ou nation Montagnaise, (en langue sauvage, « rieurs ou moqueurs ») sont généralement un peuple doux et humain. Ils n’ont pas d’habitation fixe, et ils errent dans les limites qui leur sont assignés pour la chasse. Ils vivent de la chasse et de pêche, qui venant souvent à manquer, surtout dans ces dernières années, sont une des causes qui, jointe à l’usage immodéré des liqueurs fortes et à la petite vérole qui s’introduit quelquefois parmi eux, réduit considérablement leur nombre.

Le rapport des commissaires comprend ensuite des extraits du journal de M. Henry Nixon du 66e régiment qui avait été chargé d’explorer le Saguenay avec l’arpenteur Joseph Hamel. Ils étaient partis le 6 août 1828.

Journal de Joseph Hamel

L’exploration des sources du St-Maurice et de la Lièvre en 1829

L’abbé Albert Tessier a publié un second article pour raconter l’exploration menée l’année suivante. Cette fois, on pousserait plus au nord dans le territoire mauricien puis on procéderait à l’étude d’une section du versant gauche de l’Outaouais. Les commissaires désignés, l’honorable Toussaint Pothier et MM. Pierre de Rocheblave et François-Antoine Larocque, donnèrent suite immédiatement aux instructions reçues. Joseph Bouchette, qui avait dirigé avec succès l’exploration de l’année précédente, demanda et obtint l’emploi d’arpenteur du groupe, chargé cette fois d’étudier le versant ouest du Saint-Maurice.

Le journal de l’exploration a été entièrement numérisé par la BAnQ, il est attribué à Joseph Bouchette junior alors qu’à la première page il est mentionné qu’il a été compilé par le lieutenant Ingall du 15e régiment. En fait Joseph Bouchette aurait dû être l’arpenteur de l’exploration mais il a démissionné dès le premier jour.

Deux militaires avaient été désignés pour faire partie de l’exploration, le lieutenant Ingall qui devait la diriger et le lieutenant Nixon qui avait exploré le Saguenay en 1828. Selon les instructions des commissaires Mr. Ingall en plus de la direction du groupe devait faire une description des étapes de l’expédition, de l’histoire naturelle, la géologie, la description du sol et de la forêt. Mr. Nixon devait tenir des tables des températures et de la météo, se procurer des cartes indiennes de la route à suivre avec les noms des lacs, rivières et montagnes, dessiner les paysages traversés pour en faire rapport aux commissaires. Joseph Bouchette l’arpenteur devait faire des relevés astronomiques, faire un plan des lacs et rivières, de leur taille, du sens des courants, noter les latitudes, endroits remarquables, distances, hauteur des montagnes, etc. et faire des observations sur le sol et la forêt.

Le journal commence le 25 juin 1829 à bord du bateau à vapeur Waterloo. Les explorateurs devaient remonter le Saint-Maurice jusqu’au poste de Wemontachinque (Wemotaci), de là rejoindre la tête de la rivière aux Lièvres, la descendre jusqu’au poste de traite de Lac du Sable, emprunter la rivière Petite Nation à partir de l’Outaouais, remonter à sa source puis rejoindre la rivière du Loup (?) à l’est pour retourner à Trois-Rivières. Les autres engagés voyageurs étaient Louis Lahait, Antoine Lahait, Alexis Vivier, Ambrose Bellard, Antoine Le Febvre dit Beaulac et Alexis Boisvert dit Beauclerc.

Le 26 juin ils ont visité les forges du St-Maurice qui employaient alors entre 300 et 400 personnes. Les commissaires et un frère de Joseph Bouchette qui les accompagnaient pour leur départ sont ensuite retournés à Trois-Rivières. Une dispute a alors éclaté entre Bouchette et Nixon à propos de qui devait obéir à qui et Bouchette est retourné à Trois-Rivières se plaindre aux commissaires.

Sitôt le dîner pris, alors que MM. Bouchette et Nixon fixaient le détail de la montée du Saint-Maurice, une discussion s’éleva au sujet de Vivier, le célèbre voyageur qui avait piloté l’expédition Bouchette, l’année précédente. L’arpenteur voulait garder Vivier dans son propre canot, sous prétexte qu’il parlait moins facilement l’anglais qu’un autre voyageur du nom de Beauclerc. Nixon répliqua sèchement que le lieutenant Ingall prendrait Vivier avec lui, que Vivier parlait mieux anglais que Beauclerc, et qu’en définitive il faisait mieux leur affaire! Bouchette maintint son point de vue et il insista disant que Vivier était un canoteur émérite et qu’ainsi ses instruments d’astronomie et d’arpentage seraient plus en sûreté avec lui. Toutefois il finit par céder, à condition qu’Ingall se chargeât des instruments les plus précieux. (Albert Tessier)

Mais Nixon aurait poursuivi la dispute en proclamant que le lieutenant Ingall était le chef et qu’il fallait lui obéir. Le journal rédigé par Ingall mentionne ensuite que Bouchette a été blâmé par les commissaires pour avoir abandonné son poste. Il a été prévu qu’il serait remplacé par un autre arpenteur à La Tuque.

Remontée du Saint-Maurice – 1829

L’expédition a alors commencé à remonter la rivière sans son arpenteur désigné. Le journal fait la description du parcours en donnant des détails sur la géologie et la forêt. La chute de Shawinigan (Shewanahegan) aurait autrefois marqué la limite entre les territoires huron et algonquin et le journal rapporte un affrontement qui y aurait eu lieu entre les deux nations.

Pendant que son fils se disputait avec M. Nixon, Joseph Bouchette père arpenteur général du Bas-Canada était parti à Londres pour faire imprimer une grande carte du Canada qui fait aujourd’hui référence. Il avait demandé un congé et son fils arpenteur général adjoint l’avait remplacé à la direction du bureau. La carte a été publiée en 1831 à Londres mais la représentation du Saint-Maurice s’arrête dans le haut du canton de Caxton.

Carte de Joseph Bouchette père 1831 (détail fichier 1 de 2) – BAnQ

Une autre carte publiée la même année à Londres est attribuée à son fils Joseph junior, elle comprend plus de détails, dont les relevés d’arpentage faits lors des explorations du Saint-Maurice en 1828 et 1829. Elle permet de documenter la suite du voyage.

Carte de Joseph Bouchette junior, 1831 (détail fichier 2 de 3) – BAnQ

Le groupe d’explorateurs privé de son arpenteur s’est contenté de remonter le Saint-Maurice en faisant quelques observations; les relévés de cette section de la rivière avaient été faits l’année précédente. Le 5 juillet au poste de la rivière au Rat ils ont rencontré un chasseur nommé Flamand qui vivait chez les Têtes de Boules (atikamekw); il a dessiné pour M. Nixon un plan des lacs à la façon des indiens avec leurs noms indiens.

Ayant appris que la maison du poste de La Tuque avait brûlé ils ont décidé d’attendre l’arpenteur devant remplacer Bouchette au poste de la rivière du Rat en explorant les alentours. Les moustiques et les mouches noires les harcelaient. Un jeune algonquin nommé Awanas avait dessiné un plan des lacs et des portages menant à la rivière Vermilion qui a étonné les explorateurs par sa précision.

Des terres apparemment cultivables se trouvaient, selon les renseignements des guides, aux sources de la rivière Nawartnouzébie (aujourd’hui la Wessonneau). Avant de poursuivre la montée du Saint-Maurice, il fallait explorer ce territoire situé en arrière du poste de la Rivière-au-Rat, en direction de l’ouest. Par une chaîne d’une vingtaine de lacs et de portages, les explorateurs poussèrent leurs recherches jusqu’aux sources de la rivière Vermillon. Après dix jours de pérégrinations vaines, le sol s’avérant toujours aussi pauvre et incultivable, les hommes rappliquèrent vers le poste de la Rivière-au-Rat et se disposèrent à continuer leur route vers le nord. (Albert Tessier)

Le 26 juillet après 3 semaines d’attente l’arpenteur John Adams les a enfin rejoints. Ils sont repartis le 28 avec 2 nouveaux voyageurs, Awanas et Cadieux un canadien. Le journal décrit les essences de bois, les minéraux et nomme les lieux traversés. Plusieurs noms de lieux indiens sont relevés, de nombreux noms sont français, les autres sont inventés au fur et à mesure.

Des bûcherons fréquentaient déjà le bassin de la rivière Saint-Maurice pour exploiter le pin rouge, ils ont trouvé des billots empilés à l’embouchure de la rivière Bastonnais. La rivière Saint-Maurice était très rapide en amont de La Tuque et les rapides difficiles à remonter.

Le lac du poste de Vermilion rappelait un ancien poste de traite de la Compgnie de la Baie d’Hudson abandonné. Un détour par la rivière Vermilion et les lacs Coo-Coo-Cache-Zebi, Great Owl river en anglais, permettait d’éviter la partie la plus rapide et dangereuse du Saint-Maurice; sur la carte on lit seldom used very rapid pour cette section de la rivière. Ce détour aboutissait au lieu nommé Grand Détour près de la rivière Flamand du nom du chasseur canadien. Ils ont remonté le rapide Croche, le rapide La Boule, la rivière du Roc-Fendu, la Grande-Avenue, le rapide la Faucille, le portage Crête de Coq…

Carte de Joseph Bouchette junior, 1831

De retour sur le Saint-Maurice ils ont ensuite dépassé la rivière Windigo menant au lac Saint-Jean puis les rapides et les portages se succédaient de nouveau: Martin, Petites Pointes, Grandes Pointes, Pointes à Gouin, Orignal, Stronique, Blanc, Les Coeurs, Lièvre, Graisse, Des Brulêtes, Iroquois, Petite Roche, De la Savanne, De l’Ile, Caché, Wemontachinque. Il y avait 740 pieds de dénivelé pour 82 milles de parcours.

Le 22 août ils ont croisé deux canots indiens descendant la rivière avant d’arriver au poste de la Compagnie de la Baie d’Hudson (HBC) de Wemontachinque (la Belle Vue) où il y avait aussi un fort appartenant à la Compagnie des Postes du Roi (KPC). Les 2 postes sont décrits à la page 108 du journal.

De Wemontachinque au portage de la Lièvre – 1829

À Wemontachinque la rivière se divisait en plusieurs branches et Ingall chef de l’expédition a cru avoir atteint la source du Saint-Maurice; sa description est confuse. La rivière que nous regardons comme méritant encore le nom de Saint-Maurice vient du S. O. et perd ce nom dans un lac, à quelques milles au-dessus de Wemontachinque, appelé Kanalocomaga dans lequel se déchargent les rivières Malowin et Manitounagouck. La branche de la rivière continuant vers le nord menait au lac nommé Wabijuan (Obidjuan) situé à 100 milles en amont. C’est aujourd’hui le secteur nord du réservoir Gouin site de la réserve atikamekw d’Opitciwan.

Sur la carte dessinée par Joseph Bouchette la source du Saint-Maurice est localisée au lac Oskelanaio. Des postes de la Compagnie de la Baie d’Hudson et des Postes du Roi (KPC et HBC) étaient localisés près du lac Obidjuan sur l’autre versant des collines. On voit aussi un ancien poste indien dans le coin en-haut à gauche de la carte.

Carte de Joseph Bouchette junior, 1831

La rivière Ribbon (Ruban) moins importante menait à la source de la rivière Gatineau par un réseau de lacs et un portage entre les 2 rivières. La rivière Malowin (Manouane) coulait vers le sud, c’était le chemin pour rejoindre le Lac du Sable sur la rivière aux Lièvres selon le guide.

Le poste de Wemontachinque était le principal dépôt de la Compagnie de la Baie d’Hudson sur le Saint-Maurice. La trappe des castors avait beaucoup diminué à la suite de la surexploitation de la ressource et le poste était peu fréquenté.

Les Sauvages qui fréquentent ce poste sont en petit nombre, et sont généralement parlant un peuple très humain, quoique nous ayons appris que quelques individus de cette tribu aient commis des actes d’une horrible cruauté. Ils sont ignorants et superstitieux: réglant en partie leurs actions sur leurs songes, qu’ils disent être envoyés par le Grand Esprit pour une bonne fin: sous ce voile ils commettent quelquefois de grandes cruautés; ils sont fortement adonnés aux liqueurs fortes. Que le cannibalisme se pratique et va parfois bien loin, parmi les aborigènes, qui habitent ces affreuses régions, est ce que nous serions portés à croire d’après les rapports nombreux qui nous furent faits. (Albert Tessier)

Albert Tessier a oublié de traduire la fin de la phrase: comme ces histoires sont généralement exagérées nous ne savons pas jusqu’à quel degré il faut les croire. Le rapport d’Ingall rapporte ensuite l’histoire de Macootogan qui aurait tué et mangé plusieurs indiens et métis lors d’une famine. Puis celle racontée par M. Vassal du Poste du Roi qui aurait aperçu des morceaux d’un très jeune enfant dans un chaudron sous la tente d’un indien. Suivent quelques autres histoires de peur comme cette légende du démon qui habitait la montagne du Caribou où on entendait des enfants crier la nuit. Ingall dit que lorsqu’ils avaient campé à cet endroit ils avaient bien entendu des cris: ceux des hibous et des faucons qui y sont tès nombreux… Il s’excuse d’avoir pris le temps de décrire les coutumes des indiens, the wretched remains of this once powerful and warlike tribe. Tout au long du rapport on note le profond mépris d’Ingall pour les autochtones atikamekw rencontrés.

Le 24 août ils ont visité le Poste du Roi et M. Vassal leur a fait un plan indien du chemin vers le Lac du Sable; le chasseur Flamand leur a aussi dessiné un plan. Ce chemin était encore inconnu n’ayant été parcouru que par les chasseurs indiens. Ils sont repartis le 29 guidés par Cadieux qui en avait exploré une partie.

Ils ont alors emprunté la rivière allant vers le sud par les rivières Malowin et Manitounagouck pour arriver à l’immense lac Malowin. Les noms de lieux étaient presque tous amérindiens, les français fréquentaient peu ce territoire. Lors d’un campement ils ont rencontré 2 chasseurs Abeniquis (abénaquis).

Une vingtaine de jours se passèrent à l’exploration de la région. Les explorateurs nommaient les îles et les lacs parcourus, le 11 septembre ils sont entrés dans un lac qu’ils ont nommé Kempt en l’honneur du Gouverneur Général lors d’une cérémonie with due form and drinking His Excellency’s health with nine hearty cheers. La rivière Garnet a été nommée d’après la découverte de grenats dans son lit. Le nom indien de la rivière Tullibi signifiait poisson blanc.

Carte de Joseph Bouchette junior, 1831

Le guide les a alors informés que dans les parages résidait un chef indien nommé Menisino connu pour avoir commis plusieurs meurtres. Il a promis de les conduire à son habitation.

En 2003 Claude Gélinas a publié une recherche sur la présence des Abénaquis au nord du Saint-Laurent dans les forêts de la Mauricie où ils empiétaient sur le territoire atikamekw. Il explique que les atikamekw employaient des techniques de piégeage traditionnelles alors que les abénaquis utilisaient dès 1830 des pièges à castor en métal. Menisino le meilleur chasseur atikamekw avait signé en 1831 avec 6 chefs algonquins une pétition contre les abénaquis qui chassaient dans leur territoire.

Près d’un portage indien menant au lac Nemicachinque les explorateurs ont trouvé des traces de pas sur une île sablonneuse puis ils sont arrivés à une ancience résidence de Menisino où il y avait 3 tombes indiennes couvertes de bois et une croix, les tombes de sa mère, sa femme et un enfant.

La suite de ce récit a été traduite par Albert Tessier:

Près des tombes il y avait un bain de vapeur fait de larges pierres entourées d’écorces de bouleau et de peaux. Le rapport explique le fonctionnement de la hutte à sudation des amérindiens. Le lac a été nommé The lake of the Indian Graves. Ils ont continué leur explorations des baies de ces lacs pendant des jours relevant la nature du sol et la végétation. Des feux avaient dévasté de larges portions de la forêt, il y avait beaucoup de pluie et de vent.

Ils sont ressortis du lac Kempt le 22 septembre après 11 jours et ont passé le portage divisant les eaux du Saint-Maurice de celles de la rivière aux Lièvres.

Descente de la rivière du Lièvre – 1829

Au bout du portage ils ont trouvé le lac du Petit Poisson Blanc. Le 23 septembre les trois canots sont entrés dans le grand lac Nemicachingue dans lequel une des branches de la rivière aux Lièvres prend sa source. Les atikamekw avaient baptisé ce cours d’eau Wabos (lièvre) sipi (rivière). Le froid commençait à se faire sentir et ils devaient redescendre avant que la glace ne les empêche de naviguer avec leurs canots d’écorce.

Sur une île distante ils aperçurent une épaisse fumée provenant d’un campement indien. À l’embouchure de la décharge du lac, une des branches de la rivière aux Lièvres, ils ont trouvé un vieux tissu en forme de drapeau accroché à un mélèze indiquant que des indiens étaient enterrés à cet emplacement. Les 3 ŧombes de la Pointe des Tombeaux étaient mieux décorées que celles du lac Kempt. Près de la principale se trouvaient une pile de bois, des avirons, raquettes et pelle à neige pour l’usage du défunt dans les terrains de chasse de l’au-delà; sur une autre il y avait une épée, emblème d’un chef, et une croix en bois rustique. La suite de l’histoire de la femme de Tifoe tuée par le frère de Menisino nommé Ke-ne-cab-an-nish-cum a été traduite par Albert Tessier:

En quittant le lac Nemicachingue ils ont trouvé près de la rive une grande quantité de crânes d’ours attachés ensemble et un peu plus loin un sac en écorce de bouleau contenant de la gomme pour réparer les canots. Ils ont ensuite dormi sur le site d’un campement indien puis sont entrés dans le lac Culotte, un nom traduit par les Bois Brûlés (métis) du nom original indien. Le 26 septembre la première neige est tombée et ils ont atteint le lac Pothier, nommé en l’honneur d’un des commissaires de l’exploration; le nom indien était Oga-Sa-Ke-Ke-Cum. Ils ont rencontré 2 canots avec 2 hommes chacun qui se dépêchaient de retourner au poste de Wemontachinque avc leurs fourrures; ils se sont salués à la manière des voyageurs et se sont souhaité bon voyage.

Les explorateurs avaient maintenant peur d’être bloqués dans un lac gelé qui les retarderait. Leurs provisions baissaient, ils n’avaient presque plus de rhum et de tabac et pas de vêtements d’hiver. Le 28 septembre ils ont atteint le lac de Rocheblave, baptisé du nom d’un autre commissaire. Le 3 septembre ils ont croisé un canot du Poste du Roi avec 2 indiens transportant des fourrures sur le lac Laroque du nom du troisième commissaire. Plus loin ils ont trouvé 2 abénaquis qui chassaient près d’une hutte de castors avant d’entrer dans le lac Red Pine, Wa-Sa-Kech-Sa-Ca-Se-Cum.

Carte de Joseph Bouchette junior, 1831

Le 1er octobre sur le lac Manjeamagous (Red Trout) ils ont reçu la visite du père de Mensino, le chef Maje-Esk ou Muskrat accompagné de sa femme, sa fille et plusieurs enfants. Autrefois la tribu était nombreuse mais elle ne consistait plus qu’en quelques individus habitant cet immense territoire. Nous apprîmes que la petite vérole enleva, il y a quelques années, 240 individus de cette tribu; et que le chef, aidé de ses fils et de ses gendres, détruisirent une grande partie de ceux qui avaient échappé aux ravages de cette terrible maladie. Ceux qui restaient avaient fui l’épée de Maje-Esk et habitent maintenant les terres qui avoisinent les sources du Saint-Maurice. Le vieux chef prétendait avoir plus de 110 ans. Le lendemain ils ont été visiter son logement qu’ils ont trouvé très sale; un peu plus loin se trouvait une hutte en bois ayant servi de dépôt de fourrures. Les plans qu’on leur avait tracé à Wemontachinque s’arrêtaient là et ils ont dû se renseigner auprès de la famille de Maje-Esk pour la suite du trajet.

Claude Gélinas dans son article sur la traite des fourrures en Haute-Mauricie avant 1831 a publié un tableau recensant les visites de chasseurs amérindiens aux postes de Weymontachie de 1825 à 1827. On y retrouve les noms de Menisino et de Majeshk père et fils.

En descendant une des branches de la rivière aux Lièvres ils ont trouvé le campement des 2 abénaquis qu’ils avaient rencontrés sur le lac Malowin mais ceux-ci n’ont pas pu leur donner de renseignements sur la route à suivre, being perfect strangers to these waters. Ils avaient fait bonne chasse et avaient de nombreuses fourrures dans des ballots.

La rivière qu’ils ont ensuite empruntée était encombrée de troncs d’arbres et autres obstacles semblant démontrer qu’aucun indien n’était passé par là depuis longtemps. Le 6 octobre ils ont descendu un rapide où leurs 3 canots ont été endommagés. Après quelques réparations ils purent repartir. Les rapides et les chutes se succédaient et la dexŧérité des hommes était mise à rude épreuve.

Le 7 octobre ils ont remarqué un campement d’indiens du lac des Deux Montagnes qu’ils ont trouvé propre et en bon ordre, faisant contraste avec ceux qu’ils avaient trouvé pendant leur voyage. Ils n’avaient plus de tabac et devaient fumer une herbe sauvage appelée punck. Les provisions étaient presque épuisées. Nous trouvâmes qu’il ne nous restait plus que pour deux jours de pois, thé et sucre un jour, et deux pains de chocolat entre un parti de dix hommes; outre cela une livre de gruau que M. Ingall avait apporté des Trois-Rivières pour servir en cas de maladie. Il y avait plusieurs jours que nous avions vu la fin de notre viande.

Carte de Joseph Bouchette junior, 1831

Le 10 octobre ils sont arrivés dans un lac qu’ils croyaient être le lac des Sables mais des hommes qu’ils ont croisé dans un canot leur ont dit qu’il y avait encore 15 milles à franchir avant d’y arriver; ils ont nommé ce lac Mistake (Notre-Dame de Pontmain aujourd’hui). Le lendemain ils ont continué leur descente, vantant la beauté du paysage, les rives étaient vraiment romantiques et vers midi ils sont entrés dans le lac des Sables. Mr. McLean les a accueilli au poste de la Compagnie de la Baie d’Hudson et leur a fourni un bon repas. Le lac des Sables se trouve en amont de Notre-Dame du Laus.

Des ruisseaux situés sur la rive est menaient par des lacs à la rivière du Loup (?) et à la rivière de la Petite Nation mais la saison était trop avancée pour les explorer et ils ont continué vers Montréal. Le 16 octobre ils ont rencontré les premières habitations et terres cultivées puis le lendemain la route menant à Grenville puis un moulin à bois et un pont flottant. Après plusieurs autres rapides et des cataractes ils ont atteint la rivière des Outaouais le 17.

Ils se sont arrêtés à l’église de Sainte-Anne (des Rapides-des-Joachims) pour rendre grâce de leur retour sains et saufs, selon la coutume des voyageurs revenant des pays d’en-haut par l’Outaouais. À Lachine Mr. Ingall a remercié Mr. Keith le gouverneur de la Compagnie de la Baie d’Hudson pour son hospitalité et les informations fournies au cours du voyage et ils ont emprunté le canal pour se rendre à Montréal le 22 octobre. Ils ont rendu compte de leur voyage au commissaire La Rocque et pris le vapeur Chambly pour retourner à Trois-Rivières et Québec. Le rapport rédigé en décembre a été signé par Frederick Lenox Ingall, Henry Nixon et John Adams arpenteur.

En appendice Mr. Ingall a ajouté des observations sur le relief et la géologie des régions parcourues. Un tableau documente les minéraux qu’ils ont rapportés, un second les plantes, un troisième fait la liste des essences d’arbres, un quatrième des oiseaux, un cinquième des quadrupèdes et poissons

Les insectes étaient tellement nombreux qu’une liste exacte aurait pris trop de temps à préparer.

Joseph Bouchette père a publié The British dominions in North America en 1831 en même temps que sa grande carte du Canada. Il y fait mention de cette exploration: les lacs composant la chaîne sont Matawin, Kempt, of the Graves, Great Goldfinch, Nemicachingue, La Culotte, Pothier, Rocheblave, La Roque, Aux Pins et Aux Lièvres à la source de la rivière aux Lièvres. La rivière Matawin qu’il mentionne est plutôt la rivière Malowin (Manouane ou Manawan sipi).

De Grenville au Saint-Maurice en 1830

En 1829 le parlement du Bas-Canada a voté un nouveau budget pour mener une autre exploration du pays entre les rivières Saint-Maurice et Outaouais la saison suivante. Il s’agissait de trouver le meilleur trajet pour construire une route au nord des terres colonisées à des fins militaires pour contourner la vallée du St-Laurent trop proche des lignes américaines; et aussi pour ouvrir de nouveaux territoires à la colonisation. Les commissaires T. Pothier, P. de Rocheblave et Frs. Ant. Larocque qui avaient supervisé l’exploration précédente ont été encore nommés et ils ont choisi le lieutenant Frederick Lenox Ingall et l’arpenteur John Adams pour la diriger; le lieutenant Nixon était reparti en Angleterre.

Les explorateurs sont partis de Grenville le 26 septembre 1830. Ils devaient passer par les cantons de Chatham, Abercrombie, Kilkenny, Rawdon, Kildare, la seigneurie de Daillebout, le canton de Brandon pour arriver au lac Masquinongé dans la seigneurie de Lanaudière. De là ils devaient traverser les cantons de Hunterstown et Caxton pour arriver à Trois-Rivières. Trois des voyageurs qui avaient été engagés en 1829 ont fait partie de cette nouvelle expédition. Damas le fils du chef des indiens de Lorette était donc un des engagés jamais nommé de l’exploration de 1829.

Carte de J. Bouchette junior, 1831 (détail)

Le rapport commence le 26 septembre au canal de Grenville sur la rivière des Outaouais où les explorateurs ont été visiter des mines de graphite. Le canton de Grenville était en partie établi et les bagages ont pu être transportés en voiture.

Le plan qu’on avait résolu de suivre et qu’on suivit, était d’employer la moitié des gens, sous la conduite de Damas, le sauvage, à planter des piquets, à abattre les arbres et couper un passage à travers les broussailles; l’autre moitié des gens était employée à transporter le baggage et les instrumens, tandisque M. Ingall et M. Adams tiraient la chaine, faisant leurs remarques tous les cinq cents pieds, quelquefois plus souvent, selon que les circonstances le requerraient.

Le 3 octobre ils étaient dans le 12ème rang du canton de Chatham à la limite de Wentworth. Le relief était plus montagneux et le parcours de la future route plus difficile à déterminer. En montant sur les hauteurs ils essayaient de trouver le trajet le plus facile par les vallées.

Leur progression est difficile à documenter mais ils ont tracé leur trajet sur un plan joint à leur rapport. Ils ont traversé les terre des cantons de Gore, Abercrombie (13 octobre), Kilkenny (17 octobre). Ils sont alors descendu à New Glasgow (Ste-Sophie) pour aller chercher des provisions. Ils se sont ensuite arrêtés au moulin de M. Lloyd sur la rivière de l’Achigan. Le 19 octobre ils ont exploré le lac Achigan où la truite abondait.

Le 25 octobre ils sont arrivés sur la rivière Ouareau entre les 7ème et 8ème rangs du canton de Rawdon: quelques sauvages que nous trouvâmes campés sur ses bords, nous informèrent que le lac Ouerreau était à une demi-journée de marche d’un très grand lac qui était la source de la rivière du nord (?), et que la communication avec les rivière Matawa et Vermillion, était près de ces mêmes lacs. Les rivages où nous campâmes étaient bas et favorables à l’érection d’un pont. Les bords de la rivière étaient assez bien habités, et un chemin ouvert du côté opposé communiquait avec les parties inférieures du Township et la Seigneurie de l’Assomption.

Le lac Cockburn s’appelle aujourd’hui Huard et la rivière Ouareau a été transformée par la construction d’un barrage électrique. Un groupe d’indiens malécites vivait alors sur ses rives en amont du village actuel de Rawdon. Sur la rivière Rouge les explorateurs sont passés par le moulin Hobbs marqué sur le plan. Dans l’augmentation de Kildare ils sont passé au nord du lac des Français le 2 octobre: nous descendimes dans la vallée en allant un peu au sud, et nous nous avançâmes sur le terrain plan au pied du précipice, jusqu’à ce que nous fussions arrivés sur les bords d’un grand lac, ayant traversé une rivière peu de temps après notre entrée dans la vallée; bois, principalement hêtre et érable. Nous passâmes nos provisions de l’autre côté sur un cajeu conduit par deux hommes, tandisque le restant du parti fit le tour de l’extrémité septentrionale du lac, jusqu’à ce que nous fussions tombés sur notre ligne.

Dans les seigneuries de Daillebout et Ramsay ils ont traversé la rivière de l’Assomption en aval de la chute Monte-à-Peine. On remarque qu’à partir de là les commissaires ont recommandé une autre route dessinée sur le plan en pointillés un peu plus au sud.

Le 5 novembre ils sont arrivés dans le canton de Brandon. Nous suivimes le chemin de concession qui paraissait être nouvellement fait, et qui était marécageux une certaine distance. De chaque côté il y avait des défrichements, mais tous sans habitans... Nous rencontrâmes un Monsieur Morrison, qui nous informa que nos gens étaient passés une quinzaine de minutes auparavant et qu’ils avaient montré quelque inquiétude sur notre compte; il nous communiqua aussi l’agréable information qu’il avait été laissé des provisions à la maison de M. Armstrong au Lac Masquinongé, d’où nous étions alors à environ deux milles.

Après avoir traversé la rivière Masquinongé au sud du lac ils se sont dirigés en ligne droite vers le sud-est pour arriver à la limite du canton de Hunterstown. C’est pourquoi nous crumes plus à propos de faire transporter une partie de nos provisions à quelque point intermédiaire, et le seul endroit certain qu’on paraissait connaitre, était un moulin sur la Rivière du Loup, appartenant à M. Kempton; mais nous ne pumes constater si ce moulin était dans la Seigneurie ou dans le Township de Hunterstown... Nous envoyâmes nos gens et les provisions par la Rivière Maskinongé dans un grand canot de bois.

Le 12 novembre un des engagés, Beaulac, s’est blessé et il fallut le transporter à dos d’homme ce qui obligea le groupe à redescendre vers les établissements habités. Ils ont ensuite trouvé un guide pour les mener au moulin de Becker situé en aval de celui de Kempton sur la rivière du Loup. Ces moulins font situés à environ dix-sept acres de la ligne de Machiche et à une demi-lieue des terres de M. Ross, que nous croyons être la même place que celle marquée Hunterstown dans la carte de Bouchette.

La carte de Joeph Bouchette père est beaucoup plus précise que celle de son fils pour ce secteur. Une partie de la route des Commissaires est dessinée en haut de la rivière du Loup et des 2 rivières Yamachiche.

Carte de Joseph Bouchette père 1831 (détail fichier 1 de 2) – BAnQ

Ils sont ensuite remontés vers le nord dans le canton de Caxton jusqu’au moulin de Grant sur la rivière Machiche. Bien que les terres du canton aient été concédées à des militaires il ne comptait pas plus que 3 ou 4 habitants.

À partir de là un sentier menait aux forges du St-Maurice. Tout le bois dur avait été coupé pour l’usage des forges. Ils y sont arrivés le 17 novembre et à Trois-Rivières le 18.

Le lieutenant Ingall a fait quelques remarques pour conclure son rapport quant à la possibilité de construire une route, son utilité et la possibilité d’établir des agriculteurs sur ces terres.

La partie du pays qui s’étend depuis Grenville juſqu’à la Rivière de l’Assomption, n’offre aucun obstacle, qu’on ne pût aisément surmonter en s’éloignant de la ligne suivie, tant au nord qu’au sud, selon l’occasion. A partir de la Rivière de l’Assomption à aller au Lac Maskinongé, le pays est également propice à l’ouverture d’un chemin, et si au lieu de passer entre le quatrième et le cinquième rang du township de Brandon, on faisait partir la ligne au troisième rang et qu’on la laissat au premier rang, on rencontrerait un terrain beaucoup plus plan.

Depuis le Lac Maskinongé jusqu’à l’ancien chemin des Forges, la ligne que l’expédition a suivie était si rude par endroit et si marécageuse dans d’autres, qu’il reste à savoir si l’on pourrait y ouvrir un chemin, à moins de faire des frais tout-à-fait disproportionnés aux avantages qu’on en attendrait. Mais on remarquera, en consultant la carte, qu’un plateau élevé couvert de hêtre, s’étend depuis la Rivière St. Maurice jusqu’à la Rivière du Loup, près des moulins de Becker. Ce plateau est tout-à-fait propice pour un chemin; et il n’y a aucune raison de douter que la même espèce de terrain ne s’étende en droite ligne jusqu’au township de Brandon.

Une des conséquences plus immédiates de la plus haute importance pour cette province, serait le prompt établissement d’une vaste étendue de terre excellente, jouissant d’un climat d’une grande salubrité et capable de supporter une nombreuse population.

Du Saint-Maurice aux rivières du Milieu et Matawin

Les Gardiens du Patrimoine qui font des recherches archéologiques à Nominingue ont publié une carte du réseau des rivières situées entre le Saint-Maurice et la rivière Gatineau. Ce réseau permettait aux amérindiens de se déplacer sur leur territoire de Trois-Rivières à Ottawa en évitant le Saint-Laurent contrôlé par les iroquois et les blancs. Il se prolongeait à l’est vers le lac Saint-Jean, à l’ouest vers les grands lacs et au nord vers la Baie d’Hudson.

Réseaux hydrographiques des Hautes-Laurentides

En agrandissant l’image on voit qu’il y avait au moins 2 parcours possibles: au nord par la rivière du Milieu vers la rivière Lenoir dans le haut de la rivière Rouge, ou par la rivière Matawin vers le ruisseau Froid ou la rivière Macaza et la rivière Rouge.

Un plan publié par Arthur Joyal en 1915 montre les itinéraires suivis par les missionnaires pour desservir les communautés autochtones de ce secteur.

Carte du Québec

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