Catégorie: Histoire de Lanaudière
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La rivière Matawin avant le réservoir Taureau

En 1931 un barrage a été construit sur la rivière Matawin inondant 95 km² depuis Saint-Michel-des-Saints jusqu’au rapide Toro. Le village de Saint-Ignace-du-Lac a disparu, englouti sous les flots. Ses habitants ont été prévenus en 1928 et ils ont dû déménager quelques mois plus tard, abandonnant tout ce qu’ils avaient construit. Le réservoir Taureau est aujourd’hui un site touristique mais sa création a bouleversé des centaines de vies.

L’exploration de la rivière Matawin

Les premiers bûcherons ont exploité le bois sur la rivière Matawin dès le début du 19ème siècle en remontant la rivière St-Maurice et ses tributaires. Le Plan of the St. Maurice territory montre qu’en 1856 le bassin de la rivière Matawin avait déjà été cartographié approximativement.

Draveurs de St-Ignace (Collection Luc Lépine)
Draveurs de St-Ignace (Collection Emma Rondeau-Lépine)

En 1853 J.W. Martin qui arpentait le canton de Brandon a noté dans son carnet:

Un certain M. Tymmes qui a commencé à préparer des billots sur la rivière Mattawin a ouvert une route dernièrement à partir de ce canton jusqu’au chantier et y a acheminé ses provisions par ce chemin l’hiver dernier, (..) et la distance à partir de la Chapelle, ou plutôt Église de Brandon, jusqu’au chantier de Tymmes est d’environ 48 miles, certainement un très long voyage à travers la forêt.

Un plan daté de 1854 montre le tracé de ce chemin partant du lac Maskinongé à St-Gabriel de Brandon pour aller jusqu’à la rivière Matawin servant à ravitailler les chantiers. Elle aboutissait au lac Ca-ak-mac (aujourd’hui Kaiagamac).

Une autre carte datée de 1900 mais qui me semble plus ancienne montre le même chemin nommé Symmes road (Charles Symmes fondateur d’Aylmer était marchand de bois, il s’agit peut-être de lui). Le chemin aboutit à une chute sur la rivière Matawin où sera construit le village de St-Michel-des-Saints. En aval du lac des Pins (Pine lake) on voit le chantier de Marino et la route de Dagils menant à des bâtiments autour du lac Ignace. C’est un plan approximatif.

La fondation de St-Michel-des-Saints

En 1862 les curés Stanislas Provost, Léandre et Moïse Brassard, précurseurs du curé Labelle, sont partis en voyage d’exploration à la recherche de terres sans hommes pour les offrir à des hommes sans terres. Ils ont choisi la chute Roberval à la décharge du lac Kaiagamac pour y fonder un village. M. Gilmour marchand de bois y avait construit une chaussée de 10 à 16 pieds de haut inondant environ 1.500 arpents de terres en amont, le site du futur village de St-Michel-des-Saints. La chaussée a été démontée, un village y a été bâti.

En explorant le lac des Pins ils avaient trouvé une ferme forestière détruite par un incendie 1 mois plus tôt. Sur ce plan la chute Roberval est tout en-bas; on remarque la ferme de MacDonald au nord du lac des Pins et le chemin menant au chantier de Rocheleau.

Plan of rear line of Matawin limit no. VI north
Lac des Pins – 1867

Madeleine St-Georges a raconté l’histoire de la fondation de St-Michel-des-Saints, je la citerai souvent dans cet article. En 1867 le curé Provost avait visité 19 chantiers de bûcherons dans ce secteur. Les cantons Brassard et Provost ont été officialisés en 1868 mais les agriculteurs étaient encore rares, il n’y avait pas de bon chemin pour y accéder. En 1863 le chemin Desautels allant de St-Gabriel au lac Kaiagamac a été ouvert (Symmes road?), le grand chemin de la Mantawa devenu le chemin Brassard en 1869. Le village de Saint-Zénon a été fondé en 1870.

La mission St-Ignace

Sur ce plan du canton Masson on voit une partie du territoire aujourd’hui inondé par le réservoir Taureau. En aval du lac des Pins la rivière Matawin arrivait dans une cuvette, se divisant en 2 branches pour créer l’Île de France, quel beau nom! Les reliefs sont dessinés, on voit une montagne sur l’île qui est restée immergée, l’Île de France existe encore. Au sud du lac des Pins quelques lots sont occupés et des bâtiments sont dessinés. Mais il n’y en a encore aucun autour des lacs Barré et Ignace.

En 1877 Alexandre Bellerose et Adèle Gagnon sont partis de St-Michel-des-Saints avec leurs enfants (au moins 4) en radeau par la rivière Matawin. Débarqués au lac des Pins ils ont défriché un chemin jusqu’au lot qu’ils avaient acheté au lac Ignace. Pendant 2 semaines ils ont défriché 3 milles à la fois, revenant chercher leur barda et recommençant. Ce sont les premiers habitants de la mission St-Ignace, suivis en 1878 par quelques autres familles. Ces terres situées dans une cuvette naturelle étaient supposées être parmi les plus fertiles de la province. Le bois ayant été presque entièrement brûlé, il n’y avait pas besoin de défricher.

En 1904 la mission St-Ignace a été fondée et en 1906 elle comptait une centaine de familles (150 lots occupés). Tout ce territoire sera inondé en 1931.

La rivière Matawin sous le réservoir Taureau

Un plan de la rivière Matawin de 1888 montre le cours de la rivière Matawin en aval de l’Île de France jusqu’à son confluent avec le St-Maurice. J’ai cadré la partie qui a été submergée par le réservoir Taureau qui s’étend en amont jusqu’à St-Michel-des-Saints. Les îles et les rapides sont dessinés. Il y avait d’abord le rapide St-Don (Saindon), la rivière du Canot Rouge, puis un camp. Ensuite le rapide Lacroix, la rivière Bouteille, la rivière Cenelles et les rapides Cenelles, les rapides Empty Barrel, etc.

Le dernier rapide se trouve à l’emplacement du barrage Taureau. L’origine du nom des rapides Taureau est controversée. Le premier nom du réservoir a été Toro mais l’Office de la Langue Française l’a changé en Taureau. Certains pensent que Toro pourrait être d’origine amérindienne; d’autres que les gens de l’époque ne connaissaient pas l’orthographe. En basculant la carte on voit qu’ils étaient nommés Ox Bow Rapids en 1888. La courbure du boeuf serait devenu un taureau rugissant en français?

Plan of the river Mattawin - 1888

L’inondation du village de Saint-Ignace-du-Lac

Le Bien Public 10 0ctobre 1912
Le Bien Public 10 0ctobre 1912

La paroisse de St-Ignace-du-Lac a été fondée en 1914. Il y avait 104 familles pour 471 habitants. C’était un village relativement prospère.

La promesse de belles terres, mais aussi l’assurance que les fils de cultivateurs seraient exemptés de la conscription, favorisa l’expansion de St-Ignace.

Madeleine St-Georges

La carte de la Matavaisie du ministère de la Colonisation publiée en 1906 montre les chemins autour de St-Michel-des-Saints. Le chemin Champagne arrivait du sud et longeait le lac Ignace.

En 1922 les chemins ont été modifiés autour des lacs Ignace et Barré. Le village se trouvait entre ces 2 lacs. L’église a été construite en 1916, elle a brûlé en 1924 et a été aussitôt reconstruite.

Cette vue aérienne du village de St-Ignace-du-Lac n’est pas datée mais elle a dû être prise peu avant l’inondation. En 1927 il y avait 3 écoles, des magasins, un moulin, une beurrerie, une boutique de forge… Sinaï Morin avait installé une dynamo sur la turbine de son moulin à scie qui produisait de l’électricité dans le village (M. St-Georges).

Vue aérienne de St-Ignace-du-Lac
Vue aérienne de St-Ignace-du-Lac – (Collection Gilles Rivest?)

Le réservoir Taureau

En juin 1927 les habitants de St-Ignace ont remarqué que des avions survolaient le territoire. C’est le curé Josaphat Rinfret qui leur a annoncé la nouvelle qu’ils devaient déménager. En 1928 les travaux ont commencé sur les rapides Cenelles. La construction du barrage Toro a duré de 1929 à 1931 et le réservoir a été rempli.

Le Bien Public 24 janvier 1929
Le Bien Public 24 janvier 1929

L’inondation des terres de la paroisse St-Ignace a été annoncée aux intéressés en 1928. Les derniers arrangements ont été pris avec Mgr Taschereau qui a donné sa bénédiction. M. St-Georges dit que les propriétaires ont été indemnisés du double de la valeur de leur terre mais qu’il y a eu quelques récalcitrants. Eux aussi ont dû partir, en obtenant un peu moins.

Le Bien Public 18 avril 1929
Le Bien Public 24 janvier 1929

L’acceptation par les Autorités religieuses des conditions de la Shawinigan au sujet des édifices religieux qui existent actuellement placent la Compagnie en meilleure posture pour la réalisation de ses travaux. L’église de St-Ignace a été démontée pour être remontée à St-Michel-des-Forges près de Trois-Rivières, elle existe toujours.

Pour construire le barrage il a fallu construire une route pour acheminer les matériaux. Elle était déjà perçue comme un moyen d’amener les touristes à St-Michel-des-Saints. Le réservoir Taureau est aujourd’hui un site touristique qui apporte beaucoup aux attraits de la municipalité.

Le Bien Public 5 septembre 1929
Le Bien Public 5 septembre 1929

Les travaux du barrage des rapides Toro ont commencé à la fin de l’année 1929. 2.400 pieds soit environ 1 mille de long. Le barrage a permis d’élever le niveau de l’eau de 60 à 65 pieds pour une contenance de 36 milliards de pieds cubes.

Le Bien Public 31 octobre 1929
Le Bien Public 31 octobre 1929

En avril 1930 la dernière drave, plus d’un million de billots, s’apprêtait à descendre la rivière Matawin. Des précautions ont été prises pour ne pas endommager les constructions entreprises.

L'Action Populaire 10 avril 1930
L’Action Populaire 10 avril 1930

En octobre 1930 la compagnie Shawinigan Water & Power a publié une publicité où elle affirme être une des plus grandes productrices d’électricité au monde. Elle y décrit toutes ses installations sur la rivière St-Maurice et la rivière Matawin. Ce sont des installations très modernes qui ont transformé le cours du St-Maurice pour le meilleur et pour le pire en le régulant. Le barrage du Rapide Blanc est resté célèbre dans le folklore.

L'Écho du St-Maurice 2 octobre 1930
L’Écho du St-Maurice 2 octobre 1930
Draveurs de St-Ignace (Collection Luc Lépine)
Draveurs de St-Ignace (Collection Emma Rondeau-Lépine)

En 1931 le réservoir a commencé à se remplir et le village a disparu. Madeleine St-Georges raconte que plusieurs légendes entourent l’histoire du réservoir Taureau. Les cloches de l’église de St-Ignace sonneraient parfois sous l’eau ce qui est miraculeux! Une autre légende rapportée par M. St-Georges semble plus véridique:

En 1931 on n’avait pas pris le temps de déboiser avant de fermer les portes du barrage et les grands arbres restèrent debout, cernés, puis étouffés peu à peu par l’eau qui recouvrit les terres.

Lorsque les amérindiens s’aventurèrent sur le nouveau réservoir, leurs embarcations d’écorce s’accrochèrent dans les cimes à fleur d’eau. Emprisonnés dans la chevelure de ces sombres Néréides, les canots coulèrent en quelques minutes.

Comme ces gens ne savaient pas nager, des familles entières se noyèrent.

Références

  • Madeleine St-GeorgesSt-Michel-des-Saints et la Haute-Matawinie / Collection Société d’Histoire Joliette – De Lanaudière – Les Éditions Histoire Québec (2010)
  • Cartes anciennes BANQ
  • Remerciements à Luc Lépine pour les photos et la suggestion du sujet de cette chronique
Carte du Québec

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