Alphonse Durand excommunié en 1912

Alphonse Durand a été un des grands architectes de Joliette, membre influent de l’élite locale. Pourtant, selon Marcel Ducharme, il aurait été excommunié par l’évêque de Joliette Mgr Archambault en 1912 car il était franc-maçon. Il y a de nombreuses plaques commémoratives devant des bâtiments de Joliette qui mentionnent son nom et racontent son histoire sans jamais rapporter cette excommunication, j’ai cherché à en savoir plus.

Alphonse Durand franc-maçon

C’est dans l’album souvenir des 30 ans du journal L’Action (novembre 2003) que j’ai trouvé cet article de Marcel Ducharme sur le grand architecte de Joliette Alphonse Durand:

Album souvenir des 30 ans du journal L'Action (novembre 2003)

Alphonse Durand l’architecte

La maison de la famille Durand
Collection J. Chevrette

Alphonse Durand est né à Joliette en 1858 dans une famille modeste. La maison de ses parents existe toujours au coin des rues St-Barthélémy et Notre-Dame (dépanneur Karam). Il a eu la chance d’étudier au collège des Clercs de St-Viateur de Joliette où il a rencontré le père Joseph Michaud, autre grand architecte de la ville. Il a d’abord travaillé avec son professeur pour diriger les travaux de l’École Industrielle, puis il a obtenu le contrat de dessiner les plans du bâtiment destiné à la station à pompes et à l’hôtel de ville. Cet édifice a contribué à la réputation architecturale de Joliette.

Construits à la même époque, le Marché (1874) et l’Hôtel de Ville (1888) s’apparentaient assez heureusement à la jolie Place des Vosges à Paris, en vertu de leur parement de brique rose rehaussé aux encoignures de chaînes en pierre de taille, alors que le manoir bâti par Monsieur Joliette en 1828 relevait du style georgien d’allure plus sévère et cossu. L’Institut (1858) du boulevard Manseau, foyer de la vie intellectuelle du temps, rappelle de très près les portiques grecs des pavillons de l’Université de la Virginie (1850).

Wilfrid Corbeil – Trésors des Fabriques du diocèse de Joliette

Alphonse Durand entreprend ensuite sa propre carrière en association avec sa femme Marie Schewer, sculptrice d’origine française. Ensemble ils vont faire les plans d’une vingtaine de maisons pour l’élite joliettaine naissante.

Quelques unes de ces maisons existent toujours et font partie du patrimoine de Joliette, lui donnant son cachet si particulier. La maison qu’ils se sont fait construire au coin des rues Notre-Dame et Gaspard est toujours bien entretenue:

Alphonse Durand a donc travaillé pour la bourgeoisie mais aussi pour la ville, l’évêché et les Clercs de St-Viateur. Jusqu’en 1912 quand Mgr Archambault l’aurait excommunié comme franc-maçon.

Curieusement je n’ai pas trouvé de photo de qualité d’Alphonse Durand dans les archives.

Joseph-Alfred Archambault premier évêque de Joliette

Mgr Archambault
BANQ

Mgr Archambault premier évêque de Joliette était le fils du ministre de l’Agriculture et des Travaux publics Louis Archambault. Nommé évêque de Joliette en 1904, il partit en guerre en 1907 contre un médecin de St-Gabriel de Brandon, Albert Laurendeau. Celui-ci était un scientifique respecté qui cherchait à moderniser la société québécoise en séparant la science de la religion.

En mars 1907, il déclencha une très longue controverse en exposant de façon officieuse la doctrine évolutionniste moderne à ses collègues de la Société médicale du district de Joliette.

Un médecin et son évêque

Dans une encyclique de 1907 le pape Pie X avait déclaré que les théories scientifiques de l’évolution étaient fausses et contraires à l’orthodoxie, il fallait les bannir ainsi que toute idée de modernité. Mgr Archambault était un soldat obéissant et il a aussitôt pris les choses en main dans son diocèse.

Un franc-maçon excommunié en 1911

Courrier de St-Hyacinthe 29 avril 1911
Courrier de St-Hyacinthe 29 avril 1911

A. Laurendeau s’est rétracté et a écrit une lettre de soumission à son évêque que celui-ci s’est empressé de publier dans la presse locale. Il n’a pas été excommunié. Mgr Archambault est mort en 1913 et A. Laurendeau a pu continuer ses conférences sur la séparation nécessaire entre la science et la religion, tout en étant plus discret.

Mais il y a bien eu une excommunication à Joliette en 1911. Le nom du paroissien est resté anonyme mais j’imagine que tout le monde à Joliette devait savoir de qui il s’agissait.

J’ai eu beau chercher je n’ai pas trouvé trace de l’excommunication d’Alphonse Durand en 1912 dans les archives. Marcel Ducharme s’est peut-être trompé d’une année et le paroissien anonyme serait Alphonse Durand? C’est bien possible, sa carrière était assez florissante pour qu’il puisse se permettre d’être indépendant d’esprit en défiant les autorités religieuses.

L'Étoile du Nord 24 août 1916
L’Étoile du Nord 24 août 1916

En fait il a continué sa carrière. Dans L’Étoile du Nord du 24 août 1916 on apprend qu’il a reçu un contrat du gouvernement du Québec pour agrandir le palais de justice de Joliette. Il a aussi travaillé à celui de Trois-Rivières. Ce serait curieux qu’un excommunié notoire ait pu continuer à bénéficier de contrats des autorités publiques mais on ne sait jamais.

Alphonse Durand est décédé en 1937, un an après sa femme Marie Schewer. À l’occasion de son décès le conseil de la Cité de Joliette a publié un hommage qui ne fait pas mention d’une quelconque excommunication ni d’une mise à l’écart de la bonne société.

L'Étoile du Nord, 18 mars 1937
L’Étoile du Nord, 18 mars 1937

Il me semble que Joliette a connu une époque où elle était une ville plutôt libérale, où les arts et la philosophie étaient très vivants. Ce n’est qu’à partir de 1904 à son arrivée comme évêque que Mgr Archambault a resserré la vis et commencé la chasse aux francs-maçons et aux libres penseurs. Excommunier un paroissien ce n’était pas courant, c’est le dernier recours de l’évêque.

Alors que l’Institut de Montréal s’était attiré les foudres du clergé, celui de Joliette semble s’être fait avec l’aide et la participation tacite du clergé local. L’architecte du bâtiment était Joseph Michaud c.s.v. le professeur d’Alphonse Durand.

Les trésors des fabriques du diocèse de Joliette
Les trésors des fabriques du diocèse de Joliette – W. Corbeil

Une belle maison sur le boulevard Manseau

Cette maison sur le boulevard Manseau au coin de la rue Ste-Angélique est parfaitement entretenue avec un beau grand jardin autour. C’est un exemple typique des réalisations du couple Schewer-Durand.

Résidence Vincent, Joliette
Résidence Vincent, Joliette (BANQ)

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