Chemins abandonnés

Vers 1850 la colonisation du canton de Chertsey commence, des chemins sont créés pour permettre l’exploitation des lots et l’occupation du territoire. Certains existent encore, d’autres ont été abandonnés mais on en retrouve quelques traces dans la forêt.

Dessin de Magloire Granger habitant du Village Lafontaine et secrétaire-trésorier de Chertsey qui devait bien connaître ses chemins (1861)

En découvrant les anciennes cartes de Chertsey aux Archives du Québec et les croquis figurant dans le livre de Marcel Fournier sur l’histoire de Chertsey j’ai d’abord cru que les cartes étaient approximatives et comportaient des erreurs. Puis en analysant mieux les données je me suis rendu compte que plusieurs chemins avaient changé de parcours avec les années, les premiers chemins devaient être très rudimentaires et suivaient les courbes les plus faciles. Avec les années les habitants ont trouvé des tracés plus faciles à entretenir et certains tronçons ont été abandonnés.

Les chemins de colonisation

Les routes en 1846

Dès que l’exploitation du bois a commencé vers 1820 des chemins ont du être créés pour conduire le bois vers les rivières et pour amener le ravitaillement aux travailleurs depuis Rawdon et Sainte-Julienne. Mais ce ne sont que des sentiers souvent impraticables.

Petit à petit un réseau s’est formé, chacun entretenant sa portion de chemin. Par exemple, entre le 4ème et le 5ème rang on retrouve un chemin de colon très ancien qui passait par dessus la montagne. En le parcourant on peut imaginer le travail qu’il a fallu pour le construire, les tonnes de roche déplacées. Comme il est bien entretenu il a résisté aux années malgré les torrents d’eau qui doivent descendre de la montagne.

Un chemin de colon qui a résisté aux années

Le long du chemin on remarque l’emplacement de quelques bâtiments. On les devine en observant des plateformes aplanies entourées de pierres effondrées. Il faut imaginer que toutes les parcelles cultivables devaient alors être défrichées.

Le chemin du gouvernement

Pour faciliter la colonisation le gouvernement du Canada fait explorer le tracé d’un chemin à partir de 1852. Les travaux commencent en 1854 le chemin doit venir de Rawdon par le lac Brûlé pour traverser la rivière Ouareau au Pont du Gouvernement, traverser le village Lafontaine, centre du canton de Chertsey et continuer vers le nord. Selon les devis le chemin doit faire 16 pieds de large entre les fossés et 12 pieds pour les ponts. Les travaux commencent en 1855, non sans difficultés (voir la fin de l’article).

Le chemin du gouvernement construit en 1855

Sur la carte officielle du gouvernement dont j’ai fait un agrandissement on voit le tracé de cette route. On remarque que le chemin passait au sud du lac Daly (camp Boute-en-Train) et qu’il traversait la rivière Jean-Venne dans le Village Lafontaine au pont Grégoire pour passer au nord du Lac Chantelle qui s’appelait alors Lac Michel. Le chemin du lac Gratten n’existe pas. Le tracé ne suit donc pas les chemins actuels.

Au nord du village Lafontaine

En comparant cette carte avec le plan de M. Granger on voit que le chemin principal vers Doncaster traversait la rivière Jean-Venne au pont Grégoire et suivait la rivière par l’autre côté, là où il n’y a plus de chemin public. Le chemin Michel actuel était un cul-de-sac.

J’ai donc été vérifier et on trouve effectivement les traces d’un chemin ancien, d’abord un chemin partagé menant à une grande clairière où il y a aujourd’hui plusieurs chalets mais où on retrouve les traces de bâtiments anciens. Ensuite un chemin encore bien visible continue dans la forêt. Le chemin aboutit en-haut de la chute à Michel puis continue par la rue Daphnie et la rue Chantelle le long du Lac Michel jusqu’au chemin du Lac Paré. Selon la tradition, une famille amérindienne résidait au bord du lac quand les premiers colons sont arrivés. Michel Rock se serait noyé dans les chutes de la rivière d’où leur nom.

Au sud du village Lafontaine

Entre le pont de la Ouareau et celui de la Jean-Venne le chemin suit aussi un tracé qui a été en partie abandonné. Il passait au sud du lac Daly pour rejoindre le chemin Rochon et le traverser au pit de sable près de la rue Joyeux. Je l’ai parcouru à partir de là jusqu’au chemin Michel à travers la forêt.

Le chemin commence derrière l’ancienne carrière. On trouve tout de suite des vestiges de bâtiments au bord du chemin puis on suit le bord du ruisseau. Les premiers chemins suivaient la courbe de terrain la plus facile mais devaient être difficiles d’entretien. Le chemin traverse ensuite le ruisseau pour remonter vers le chemin Michel, il débouche au nord de l’intersection du chemin Irène entre 2 maisons. Le chemin est parfois difficile à suivre car il a été abandonné depuis longtemps mais on le devine aisément. Les photos ne rendent pas grand chose malheureusement.

En approchant du village Lafontaine j’ai aussi trouvé plusieurs chemins secondaires qui rejoignent le chemin Irène et les vestiges de 2 bâtiments.

Autres chemins

En analysant la carte de M. Granger on remarque que la rue de l’Église s’arrêtait à la rue du Lac du Seize. Le chemin principal passait alors par le lac du Seize et rejoignait le Rang 5 pour rejoindre le Village Lafontaine. Ce chemin existe encore, il a du servir encore récemment car il est en parfait état. Le Rang 4 se prolongeait lui aussi jusqu’au lac du Seize. Le rang 4 et le rang 5 devaient être beaucoup plus habités qu’aujourd’hui. Les photos anciennes de Chertsey montrent un paysage beaucoup plus agricole, avec des champs, des prairies, des granges et des étables, la forêt est moins présente.

L’emplacement d’un bâtiment sur le rang 5

Sur le rang 5 avant d’arriver au chemin Michel on voit l’emplacement d’un grand bâtiment, de l’autre côté du chemin on trouve de nombreuses traces de bâtiments dans le bois.

Le magasin général de Magloire Granger se trouvait près du pont (lot 19 du rang 5) et c’était le centre commercial et social du village. Une école au coin du rang 5 et du chemin Michel a été construite dès 1859, peut-être à un emplacement légèrement différent de celui de l’école de rang qui existe encore aujourd’hui.

Il faudrait aussi retrouver le tracé exact du chemin du Gouvernement entre Rawdon et le pont de la Ouareau, il semble avoir beaucoup varié avec les années.

Construction des chemins

J’ai retrouvé sur internet une anecdote amusante qui rappelle les « Belles Histoires des Pays d’En-Haut ». Dans le Journal de l’Assemblée Législative de 1856 on trouve un long rapport d’enquête du Parlement provincial sur l’agent des terres du comté, Alexander Daly, responsable de la construction du chemin du gouvernement à Chertsey en 1855: Enquête du Parlement sur le chemin de Chertsey

Le rapport commence par une pétition signée par plus d’une centaine de citoyens de Chertsey et Rawdon. Viennent ensuite les détails avec les dépositions des travailleurs embauchés pour construire le chemin et des fournisseurs. Ils se plaignent que M. Daly s’est arrangé pour faire passer le chemin au bord de ses terres (lac Daly), les meilleures du canton, qu’ils ont fait leur travail mais que M. Daly ne veut pas les payer prétendant que le travail est mal fait, qu’ils ont du s’approvisionner auprès de lui à un coût exorbitant. Il semble aussi y avoir eu de l’intimidation par des fiers-à-bras à propos des élections. Le plus choquant pour les plaignants est que M. Daly accapare les bonnes terres mais ne les cultive pas, il spécule.

Suivent les dépositions de nombreux propriétaires de lots qui disent s’être fait escroquer par M. Daly à Chertsey et à Rawdon. La pétition est confirmée par quelques notables de la région qui affirment que le canton ne pourra jamais se peupler avec un tel agent des terres.

Alexander Daly commence à se défendre en disant que le comté était traditionnellement tory anglophone mais que depuis 10 ans une vague de libéralisme dérangeait la paix publique, qu’il était un fidèle serviteur de la couronne. Il produit quelques témoignages à son appui mais il est sur la défensive.

On voit que le comité mandaté par le parlement a enquêté et que l’affaire est devenue très politique. En lisant ce long rapport, on découvre que M. Daly arrive à retourner la situation et à produire des lettres de soutien de nombreux notables locaux qui jurent qu’il fait très bien son travail. Plusieurs pétitionnaires affirment sous serment qu’ils n’ont pas signé la pétition, qu’on a utilisé leur nom. Il reçoit notamment le soutien de tous les curés des paroisses environnantes.

Il était toujours agent des terres en 1866 en tout cas.

Évolution des chemins

Les chemins ont beaucoup changé avec les années, voici quelques cartes pour essayer de s’y retrouver:

1861

Carte de 1861  dessinée par Magloire Granger pour le recensement – Archives Canada

Référence Archives Canada: recensement de 1861 par Magloire Granger

1882

Chertsey en 1882 (BANQ)

Le chemin de Rawdon par le lac Gratten n’existe pas, l’accès à Chertsey se fait par le sud. Il y a des chemins des 2 côtés de la rivière Jean-Venne. Le chemin du gouvernement passe par le nord du lac Daly.

1894

Chertsey en 1894 (BANQ)

Le chemin de Rawdon arrive par le lac Jaune, le réseau de routes est plus dense. Une route rejoint St-Alphonse.

18??

centre du canton de Chertsey
Archives Nationales du Québec: plan des routes de Chertsey
 plan des routes de chertsey
Détail: le centre du canton de Chertsey

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