La langue de chez nous

Depuis 1840 (environ) les québécois s’interrogent sur la qualité de la langue qu’ils parlent. Privés d’un projet politique par la Conquête, la langue et la religion sont devenus les seuls moyens de se définir. Si la langue se transformait en patois le projet national perdait beaucoup de sa raison d’être; la qualité de la langue est donc devenue une obsession. Le combat ne sera jamais gagné et c’est ce qui fait du Québec une société distincte.

Chantal Bouchard est linguiste et membre du Conseil de la langue française du Québec. Elle a écrit une histoire sociolinguistique du Québec, La langue et le nombril, et plusieurs autres ouvrages de linguistique comme Méchante langue .

Chantal Bouchard
C. Bouchard

Au début du XIXème siècle la question linguistique commence à préoccuper les élites québécoises. Depuis ce temps les études, articles, chroniques, sociétés du Bon Parler, commissions, lois, se sont succédé sans interruption; une véritable obsession qui fait véritablement du Québec une société distincte dans le monde. Aujourd’hui la qualité moyenne de la langue parlée s’est rapprochée de la norme francophone tout en conservant sa spécificité, la lutte continue.

La rupture

Chantal Bouchard - La langue et le nombril

Au moment de la Conquête les canadiens parlaient un français de bonne qualité, les patois avaient été laissés en France et la norme était dictée par la langue de l’élite, le gouverneur et son entourage. La seule remarque que font les étrangers est l’emploi généralisé de termes de marine dans le vocabulaire courant (embarquer, débarquer, virer, se gréer…). Abandonnés par leurs élites, sans système d’éducation, les canadiens ont conservé cette norme dans une société agricole conservatrice.

Pendant ce temps la France connaissait une révolution qui allait faire place à une nouvelle élite et de nouvelles normes. La bourgeoisie parvenue au pouvoir va normaliser de nouveaux mots et une nouvelle prononciation. Pour montrer qu’on sait lire et écrire on commencera à prononcer littéralement certains sons. Nombril qui se prononçait sans le L se prononce nombril(e) par exemple. Avec le développement des techniques et des administrations le vocabulaire évolue très rapidement.

Le french canadian patois

French canadian patois

C’est le regard des étrangers qui crée le traumatisme chez les canadiens. Ils réalisent soudain que les étrangers se moquent du french canadian patois que personne ne peut comprendre. Un peuple sans culture disent les colonisateurs anglais pour en finir avec le fait français. La prononciation est désuète et le vocabulaire s’anglicise.

La lutte va être longue et difficile. Le développement des techniques et des administrations a importé beaucoup d’anglicismes dans la langue des élites francophones qui sont les premières à être contaminées; avec l’industrialisation et l’urbanisation l’ensemble de la société va suivre. La défense de la langue doit-elle signifier l’adoption d’une langue canadienne particulière ou de suivre la norme francophone dictée par les élites françaises?

L’obsession

Le français de Paris
Le français de Paris

Chantal Bouchard a retracé l’histoire de ce combat: une multitude d’articles, enquêtes, commissions, lois, retrouvés dans les archives de 1840 à aujourd’hui. En voyageant et s’informant les québécois ont réalisé le fossé qui se creusait avec la norme, le « français de Paris ». Un malaise linguistique généralisé a obsédé le peuple québécois pendant des générations en parallèle avec la lutte pour l’émancipation nationale. Comment parler de nation si la culture disparaît? Sans prise sur la politique les élites provinciales se sont réfugiées dans le combat pour la défense de la langue (et de la religion).

Encore aujourd’hui les chroniques sur la qualité de la langue sont fréquents dans les médias; la situation s’est améliorée mais la menace sera toujours là, c’est le destin du Québec en Amérique du Nord.

Légiférer et s’éduquer

Armand Lavergne
Armand Lavergne

La loi Lavergne de 1910 est la première loi linguistique adoptée; la loi 101 est sa continuation. En légiférant et en s’éduquant les québécois ont pu préserver leur langue et la faire évoluer. La qualité moyenne de la langue aujourd’hui est comparable à celle des autres francophones; les québécois sont même assez assurés pour enrichir le vocabulaire de la francophonie de nouveaux mots.

La langue doit rester vivante et le joual est une richesse de la langue québécoise autant que les mots de l’environnement canadien ou ceux des amérindiens assimilés au vocabulaire. La richesse de la langue c’est de pouvoir jouer de plusieurs niveaux de langage; il faut pouvoir se faire comprendre en s’adaptant à ses interlocuteurs. En ayant confiance en soi et sa culture on est plus libre.


Références:

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