Histoire de notre forêt

La forêt que nous connaissons n’est plus la forêt originale que les colons ont trouvé en arrivant. Dans « Forêt et société en Mauricie » René Hardy et Normand Séguin consacrent tout un chapitre à raconter l’histoire de la forêt mauricienne ce qui permet de mieux comprendre son état actuel.

« Forêt et société en Mauricie » René Hardy et Normand Séguin

Exploitation de la forêt

L’exploitation intensive du bois canadien (surtout le pin) a commencé au début du XIXème siècle pour prendre sa pleine ampleur vers 1840. La Basse-Mauricie et les contreforts des Laurentides ont d’abord été exploités. Dès 1863 l’arpenteur T. C. de la Chevrotière signale en parcourant cette région: « il reste plus de souches de ces bois que d’arbres debout ».

Bûcherons de Chertsey - Photo: G. Miron
Bûcherons de Chertsey – Photo: G. Miron

En 1858 la construction d’une glissoire pour faire descendre les billots sur la rivière Mattawin permet de vider le territoire. En 1873 la limite nord de végétation du pin est atteinte. Selon les observateurs, dès 1880 les espèces convoitées, le pin et la pruche, deviennent rares en Mauricie; ils ont disparu sur plus de 2/3 du territoire. Le pin sert à la construction et la pruche pour les dormants de chemin de fer très en demande à cette époque (et pour le tanin).

Bûcherons de Chertsey - Photo: G. Miron
Bûcherons de Chertsey – Photo: G. Miron

Aucune règle ne supervise l’exploitation. Il faut rentabiliser les concessions et les exploitants ne s’intéressent qu’aux plus beaux pins et pruches. Tout le reste est saccagé, ils ne conservent le tronc qu’à partir de 12″ de diamètre en laissant tout le reste tel quel sur place. La végétation a du mal à repousser.

Les incendies de forêt

Très souvent par temps sec de gigantesques feux éclataient sans que personne ne puisse rien faire. Le bois sec coupé et abandonné, les campements de bûcherons et de colons, le train et sa construction, les occasions étaient multiples et les moyens pour lutter contre le feu dérisoires.

L'incendie au lac Saint-Jean
L’incendie au lac Saint-Jean – Canadian Illustrated News, 25 juin 1870

En 1870 un printemps sec déclenche un immense feu au Lac Saint-Jean (1667 milles² en 24 h) qui est documenté mais il semble que la Mauricie ait été très touchée elle aussi. En 1903 pendant un été très sec des travailleurs construisant la ligne de train Parent – La Tuque déclenchent plusieurs feux. D’autres feux auraient ravagé la forêt depuis le Témiscamingue jusqu’au Labrador cette année-là. Les feux semblent avoir été presque continuels un peu partout.

…la Mauricie que j’avais d’abord connue pour ses forêts denses et ses arbres magnifiques, se transforma en un pays ravagé par le feu… Ce pays de pins colossaux et de grandes épinettes devint le pays du petit tremble et du bouleau.

Il y a en fait 2 sortes de feux:

  • le feu de cimes qui favorise le tremble et le bouleau
  • le feu d’humus qui favorise le pin gris

Une forêt différente

L’exploitation intensive et les incendies ont favorisé les infestations d’insectes et les maladies. Une forêt est un écosystème en équilibre et en prélevant systématiquement une espèce on le rompt. Dans une repousse tous les arbres arrivent à maturité en même temps et sont plus vulnérables. Le mélèze a presque disparu à cause de la mouche à scie entre 1882 et 1906 par exemple.

La tordeuse du bourgeon de l’épinette: Photo J. Morissette, Ressources naturelles Canada

L’importance d’une gestion contrôlée de la forêt est apparue au début du XIXème siècle en Europe alors que le bois devenait rare. En Amérique du Nord la ressource semblait illimitée et personne ne s’en préoccupait. Pourtant vers 1875 la chasse et la pêche sont devenues moins productives, le niveau du Saint-Maurice devenait très bas après la crue printanière qui vidait d’un coup toutes les rivières débarrassées de leurs obstacles naturels. Et puis la ressource devenait rare et difficile à exploiter. Certains ont commencé à s’inquiéter.

Les premiers règlements

Henri-Gustave Joly de Lotbiniere
Henri-Gustave Joly de Lotbiniere

En 1882 lors de l’American Forestry Congress tenu à Montréal (voir la biographie de James Little) un groupe d’exploitants forestiers commence à faire des recommandations au gouvernement. Henri Joly de Lotbinière dépose la « Loi pour encourager la culture des arbres forestiers ». Un congé scolaire est établi pour la « Fête des arbres », les politiciens et le clergé se mobilisent pour sensibiliser la population à l’importance de la forêt. Mais la fête n’intéresse pas vraiment, le congé scolaire est aboli en 1892 et le tout tombe dans l’oubli.

Quelques règlements timides sont quand même adoptés (diamètre minimal des têtes porté à 12″ puis 10″ puis 8″), une première réserve est établie en Outaouais pour protéger les plus belles pinèdes du Québec. Mais dès 1888 la réserve est abolie par un nouveau gouvernement face à la pression des exploitants et des colons.

Arthur Buies premier écologiste

Arthur Buies
Arthur Buies

C’est Arthur Buies (celui de la série Séraphin) qui sera le premier à dénoncer la situation d’un point de vue écologiste. En 1889 dans « L’Outaouais supérieur » il demande la protection de ce qui reste des plus belles forêts du Québec situées en Outaouais. Il a connu en France Élisée Reclus pionnier de l’écologisme et participe au réseau « Les amis du Canada » qui va aider le curé Labelle (avec Onésime Reclus et Edme Rameau de Saint-Père entre autres).

En 1894 le gouvernement du Québec créait le Parc du Mont-Tremblant et celui du Parc des Laurentides. Mais les droits et les conditions de coupe ne changeaient pas et le territoire était privatisé au profit des clubs de chasse et pêche (à partir de 1880). En fait ça ne changeait pas grand chose.

De 1904 à 1908 de vastes réserves forestières sont enfin créées; en 1908 c’est la première pépinière sylvicole du Québec; en 1912 l’Association de Protection de la Forêt du Saint-Maurice pour la lutte contre les feux.

En 1906 Wilfrid Laurier réunit une Conférence Nationale sur la Forêt qui débouche sur la création de la Commission de Conservation du Canada. Malheureusement la guerre de 14-18 puis la crise de 1929 feront une fois encore oublier ces bonnes résolutions.

Un 2ème saccage

La pitoune à Trois-Rivières - Le Nouvelliste
La pitoune à Trois-Rivières – Le Nouvelliste

Alors que tout le monde constatait le mauvais état de la forêt québécoise une nouvelle invention est venue compléter le saccage déjà bien entamé. À partir de 1900 la fabrication de pâte à papier a permis de couper tout le bois qui restait puisqu’on recherchait un petit diamètre. La Mauricie est devenue la principale source d’approvisionnement et Trois-Rivières la capitale mondiale de la pâte à papier.

Plus de problème, la ressource était redevenue inépuisable.

Une forêt à exploiter sagement

Notre forêt n’est donc pas « vierge », nulle part. On ne peut pas refaire le passé mais on peut apprendre des erreurs et commencer à exploiter la forêt intelligemment.

Réserve Écologique James Little
Réserve Écologique James Little, Outaouais

Les forêts publiques françaises sont les plus vastes et les plus belles d’Europe car elles sont méthodiquement exploitées depuis plusieurs siècles pour produire du bois d’œuvre. Là-bas le bois est rare et cher, l’espace limité, on ne peut pas se permettre de gaspiller. Il y a donc moyen de conserver la beauté de la forêt, de l’aimer, tout en l’exploitant; c’est une ressource naturelle. Il y a vraiment de très belles forêts en France (et ailleurs) et ce ne sont pas des forêts vierges, loin de là.

Mais évidemment quand aujourd’hui un arbre ne vaut que quelques cents il faut en couper beaucoup pour faire de l’argent à court terme. Une forêt a un cycle de vie assez lent mais si on est patient c’est aussi une ressource renouvelable. C’est peut-être plus rentable de ne pas être pressé à bien y penser.

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