À la recherche de Manseau Zaien

Le journal L’Action annonçait le 24 mai que les élèves de troisième et de quatrième secondaire du Centre de services scolaire des Samares pourront vivre une immersion au cœur de l’histoire locale en parcourant le cimetière de Joliette... Ce projet, intitulé Le Cimetière: gardien de l’histoire locale, permettra de rendre l’apprentissage de l’histoire plus dynamique et stimulant. Il a également comme objectif de transmettre la mémoire de la collectivité aux jeunes générations. J’ai trouvé l’idée intéressante, voici ma participation.

Trouver un sujet original, le documenter, rédiger un article et l’illustrer, c’est un exercice à la fois éducatif et distrayant. La découverte de l’Histoire peut être surprenante, tout n’a pas été encore étudié.

Manseau Zaien

Dans le cimetière protestant de Joliette j’ai été intrigué par un monument funéraire, celui de Manseau Zaien décédé à l’âge de 17 ans en 1919. Le nom de Kalil Zaien est aussi inscrit à la base du monument. J’ai fait une recherche sur Manseau Zaien pour comprendre pourquoi il était enterré dans un cimetière protestant à Joliette avec un nom aussi exotique.

Le cimetière protestant de Joliette a été vendu et transformé en cimetière écologique. Les pierres tombales anciennes sont bien entretenues, en se promenant on découvre les noms des membres de la communauté protestante de Joliette: la famille Vessot, la famille Crabtree, les Rondeau… Les plus anciens monuments sont francophones, les plus récents anglophones. Il y a quand même un monument qui dénote, celui de Manseau Zayen.

Le nom sort de l’ordinaire. D’abord le prénom Manseau, il n’y a sûrement qu’à Joliette qu’on puisse trouver ce prénom (en hommage au curé Manseau mort en 1866). Et puis Zaien ça ne sonne ni français, ni anglais.

Recherche sur la famille Zaien

C’est plus facile de chercher Zaien que Tremblay! Sur le site de la BANQ le premier résultat trouvé date de 1907 dans le journal L’Étoile du Nord de Joliette.

En 1907 Cahil Zaien annonce dans ce journal qu’il est déménagé place Lavaltrie à Joliette où il offre dans son magasin des vêtements et des bijoux. Dans une nouvelle annonce de 1908 il précise qu’il est syrien et qu’il a décidé de quitter le Canada pour aller à Jérusalem; il doit donc écouler tout son stock à très bas prix. Mais en 1909 il a finalement décidé de rester au Canada, il a déménagé dans l’ancien magasin de MM. Costelleau & Sheppard au 38 place Lavaltrie.

La situation se gâte à la fin de l’année 1909, Cahil Zaien fait faillite et divorce de sa femme Alice Armoush. Un divorce à Joliette devait être plutôt mal vu à cette époque.

D’après les documents son prénom officiel est Kalil et il était marié à Dame Alice Armoush. Une recherche sur le nom Armoush à Joliette n’a donné aucun autre résultat mais il semble anglophone.

Dès 1912 Kalil Zaien est de retour dans le commerce au 51 et 61 rue Notre-Dame à Joliette:

Un autre membre de la famille se lance aussi en affaires, John Zaien marchand de chaussures au 46 rue Notre-Dame:

Étoile du Nord 7 mai 1914
Étoile du Nord 7 mai 1914

En 1915 l’archevêque orthodoxe de Baalbek vient visiter la communauté syrienne de Joliette: les famiiles Tabah, Aboud, Bossamara, Abdelnour, Aboussafy organisent un premier banquet et le lendemain c’est au tour de la famille Zaien d’organiser un banquet intime. La famille Zaien est à part du groupe.

Étoile du Nord 4 février 1915
Étoile du Nord 4 février 1915

La vie continue. En 1915 c’est au tour de Jean (John) Zaien de faire faillite. En 1916 le magasin s’appelle Kalil Zaien & Cie et il est situé au 65 rue Notre-Dame; le commerce est tranquille alors il faut sacrifier pour vendre.

Le décès de Manseau Zaien

Dans les journaux du 4 septembre 1919 (L’Action Populaire, L’Étoile du Nord, La Presse) je trouve une partie de la réponse à ma question initiale et un visage à mettre sur le nom de Manseau Zaien.

Étoile du Nord 4 septembre 1919
Étoile du Nord 4 septembre 1919

Le 31 août 1919 Manseau Zaien est décèdé à l’âge de 17 ans et 6 mois. Les funérailles ont eu lieu à l’église presbytérienne de Joliette le 2 septembre. La cérémonie était présidée par le Rvd M. Abraham Zaien.

La famille Zaien était donc syrienne et protestante. Ce qui explique les banquets séparés lors de la visite de l’archevêque orthodoxe.

Mais pourquoi Kalil Zaien et sa femme Alice Armoush ont-ils donnés le prénom Manseau à leur fils? Le curé Manseau était le curé missionnaire de joliette mort en 1866, sans doute bien avant l’arrivée de la famille Zaien. Peut-être voulaient-ils s’intégrer à la communauté joliettaine en rendant hommage à un de ses fondateurs.

Sur le monument de Manseau le nom de son père Kalil est aussi gravé ce qui m’a d’abord fait croire qu’il était enterré là. Il n’y a pas d’autre membre des familles Zayen et Armoush dans le cimetière.

Lors des funérailles de Mme Salomon Lajoie on découvre que Kalil a deux autres enfants, Marie-Jeanne et Joseph, et deux frères, John et Michel. Le cousin Adélard semble se faire appeler Armouche, ce qui pourrait être un nom syrien.

Le Bien Public 27 mars 1923
Le Bien Public 27 mars 1923

Kalil Zaien est mort à Joliette en 1961 à l’âge de 102 ans. Il y était arrivé 71 ans plus tôt, soit vers 1890. Il était certainement commerçant dès son arrivée mais il n’avait pas les moyens d’annoncer dans les journaux avant 1907. Son fils Joseph a été un restaurateur connu de la région, propriétaire d’un club sportif.

Kalil n’est pas enterré avec son fils Manseau mais avec sa fille Marie-Jeanne et le service funéraire a eu lieu à l’église orthodoxe de Montréal.

L'Étoile du Nord 14 juin 1961
L’Étoile du Nord 14 juin 1961

Tout ça est intrigant et j’ai demandé de l’aide à la Société d’Histoire de Joliette de Lanaudière pour savoir si il y a d’autres archives. J’ai aussi écrit à la Société d’Histoire du protestantisme franco-québécois pour savoir si ils ont des informations à propos du révérend Abraham Zaien.

Conclusion

L’Histoire peut aussi être distrayante. On part sur un sujet qui nous amène à un autre auquel on ne s’attendait pas du tout. On ne trouve pas toujours une réponse à la question qu’on s’était initialement posée mais souvent on découvre une autre facette de la réalité qui nous apprend à être curieux et à apprécier la diversité.

Ma recherche m’a fait découvrir une famille syrienne arrivée à Joliette vers 1890 pour y commercer. C’est devenu une famille respectée de la ville malgré le protestantisme, le divorce et les faillites. J’aurais pu continuer en documentant la vie de Joseph Zaien qui a été un personnage sportif important de Joliette.

Le cimetière protestant de Joliette
Le cimetière protestant de Joliette

La Société d’Histoire du protestantisme franco-québécois m’a répondu qu’elle n’a pas d’information à propos d’un Rvd Abraham Zaien, pasteur protestant. Ils ne connaissent pas de protestants syriens au Québec non plus.

On peut donc imaginer qu’en 1919 un prêtre orthodoxe, Abraham Zaien, a présidé un rituel funéraire orthodoxe dans l’église presbytérienne de Joliette plus accueillante que l’église catholique. Manseau Zaien a été enterré dans le cimetière protestant, son père était orthodoxe et divorcé, il n’était pas bienvenu dans le cimetière catholique.

Malgré son prénom Manseau, très catholique!

Ajout

Dans l’album souvenir des 30 ans du journal L’Action j’ai trouvé des précisions dans un article sur les familles immigrantes écrit par Marc Laporte:

Une autre famille qui s’est fait connaître à Joliette, c’est celle des ZAIEN (ZAINE), laquelle est originaire de Damasse en Turquie. En effet, Calhil Zaien s’est amené chez nous au début de l’année 1900 avec son fils Joe qui avait 7 ans. Calhil était vendeur itinérant. Il se promenait un peu partout à Joliette et en banlieue avec un large sac sur le dos, et offrait sa marchandise aux gens.

Il était venu à Joliette car déjà des parents et des amis s’y trouvaient (les TABAH et les ABOUSSOFI), pour ne nommer que ceux là.

Le fils de Calhil (Joe) est celui qui s’est le plus démarqué chez nous, soit sur le plan sportif. Certains d’entre vous ont sûrement entendu les plus vieux dire souvent qu’on avait du bon baseball et du bon hockey dans le temps de Joe Zaien. Cette époque se situe, sauf erreur, dans les années trente. Joe Zaien a tellement bien fait qu’il conduisit son équipe de baseball aux plus grands honneurs. Il s’impliqua également dans le hockey, avec les Cyclones du temps et obtint autant de succès. Il est alors devenu une personne très importante à Joliette sur le plan sportif. Quelques descendants de Joe Zaien demeurent encore à Joliette.

Marc Laporte

Une autre tombe intrigante

Dans le cimetière catholique de Joliette cette tombe me semble émouvante avec ses ajouts successifs:

Onézime Charbonneau

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