François au Vatican

Depuis Vatican II l’Église tente de se réformer pour revenir au message évangélique. Tous les papes ont échoué car la Curie Romaine reste alors que les papes passent. Le Pape François parle de fonctionnaires de Dieu et tente de dompter la bête lui aussi. Le journaliste Gianluigi Nuzzi documente ce combat qui est très intéressant puisqu’en fait le Vatican est aujourd’hui la seule institution mondialisée qui tente sincèrement de se réformer.


Chemin de croixDepuis longtemps le Vatican est scruté par les médias mais il a réussi à rester très secret. Comme dans la mafia mieux vaut ne pas trop parler, on est en Italie après tout. Gianluigi Nuzzi a écrit plusieurs essais sur les dessous du Vatican, dévoilant de sombres complots d’argent, de sexe, de luttes de pouvoir. Avec le temps il semble avoir établi de nombreux contacts et être très bien informé. Son dernier livre « Chemin de Croix » est encore plus intéressant car il montre les efforts d’un Pape sincère pour changer un système qui semble au bord de la faillite, pécunière autant que morale.

L’Église en crise

Le Vatican n’est pas qu’un centre spirituel, c’est aussi le centre d’une organisation mondiale qui doit s’intégrer à la modernité. Aux États-Unis les prêtres pédophiles ont déjà coûté plus de 3 milliards de dollars en indemnisations. On comprend pourquoi les évêques doivent systématiquement cacher le problème, il faut avant tout sauvegarder l’institution, sa réputation et ses finances, peu importent les victimes. Quand l’institution est plus importante que son message et sa raison d’être c’est le symptôme d’un grave dysfonctionnement.

Mais le problème est beaucoup plus grave. Le Vatican est un État qui gère des sommes d’argent considérables sans aucun contrôle ou presque. Personne n’est responsable de rien et il n’y a pas de budget à respecter. Planter un clou au Vatican coûte 2 à 4 fois plus cher qu’à Rome. Le système a pu fonctionner tant que l’argent était facile et que les donateurs ne posaient pas trop de questions mais il devient de plus en plus rare même pour le Vatican, la gabegie est dénoncée dans les médias et les fidèles n’ont plus confiance. Quand on compte sur la charité des fidèles il faut apprendre à gérer un budget. Ses prédécesseurs ont échoué face aux intrigues de palais, François qui vient de l’extérieur de la Curie est décidé à faire le grand ménage.

L’administration

Dès son arrivée François nomme une commission extraordinaire chargée de vérifier la gestion dans son ensemble. Des compagnies extérieures doivent « auditer » les comptes et le Pape demande à tous de collaborer. Depuis le temps que les « sépulcres blanchis » du Vatican font la morale au monde c’est très amusant de découvrir peu à peu leurs agissements, parfois malhonnêtes, surtout complètement déconnectés.

Premier constat il n’y a pas d’administration centralisée au Vatican. Chacun fait ses comptes à sa manière, il n’y a pas de prévisions budgétaires, on ne demande pas de devis pour les travaux, tout marche à la bonne franquette. Impossible d’avoir une idée précise de la situation, les actifs sont dévalués, chacun camoufle des montants d’argent pour les temps difficiles, on thésaurise en prévision du lendemain.

L’immobilier

Le Vatican possède un immense patrimoine immobilier, à Rome principalement. 1 milliard d’euros d’après la Curie, beaucoup plus selon les experts, encore une fois on est dans le flou le plus total. Mais ce sont les amis et les amis des amis qui en profitent sans aucune raison valable: loyers ridicules, travaux gratuits, appartements dans les meilleurs quartiers. Un manque à gagner immense et injustifiable.

Pour les réparations et l’entretien tout se passe entre amis sans devis ni budget. Non pas que la corruption soit la règle, c’est plutôt une irresponsabilité générale, on a toujours fait comme ça et personne n’a jamais réussi à établir un semblant de contrôle. La confusion généralisée laisse quand même la place à des abus de toutes sortes.

La banque

Les différentes administrations du Vatican gèrent des sommes considérables (10 milliards d’euros) de manière très peu professionnelle (toujours d’après les experts mandatés par François) qui expose leurs clients à de graves risques. La banque du Vatican pourrait faire faillite et entraîner toute l’institution avec elle. Les pirates de la finance aiment bien s’attaquer à ce genre de proie, les irresponsables.

Le pape s’interroge aussi sur l’éthique des placements. À Buenos-Aires comme général des Jésuites il s’était rendu compte que 60% des titres de la Compagnie de Jésus étaient investis dans des usines reliées aux armements !

Le denier de Saint-Pierre

Le denier de Saint-PierreLe denier de Saint-Pierre est la contribution du monde catholique aux finances du Pape pour ses bonnes œuvres. Là encore les experts préviennent le Pape qu’avec les années les montants récoltés ont changé de destination et servent à éponger le déficit structurel de l’administration. Comme le déficit augmente continuellement et que les montants récoltés diminuent, là aussi la faillite est inévitable. La main-d’œuvre continue à augmenter sans raison et les coûts de retraite vont exploser.

Les petits extras

Cigarettes, essence, ordinateurs, épicerie, le Vatican vend de tout et c’est 20% moins cher puisqu’il n’y a pas de TVA. Normalement il devrait y avoir environ 500 cartes donnant le droit d’acheter mais, on ne sait pas pourquoi, il y en a plus de 5000. Le nombre de télévisions et d’ordinateurs utilisés au Vatican est astronomique (en fait il semblerait plutôt qu’il y ait un sérieux trafic vers l’extérieur).

Voici les avantages extraordinaires que reçoit un cardinal par courrier officiel à sa nomination, on se croirait au Kremlin:

  • 15% sur les produits alimentaires pour une famille ( en général les cardinaux n’ont pas de famille)
  • 20% sur 200 des 500 paquets de cigarettes mensuels alloués (on n’a pas vu un cardinal fumer depuis très longtemps)
  • 20% sur l’habillement (pour les habits civils puisqu’ils sont déjà habillés ?)
  • 400 l de carburant à prix spécial

La crèche du VaticanLe coût de la crèche du Vatican (décoration de Noël) a quant à lui grimpé jusqu’à 500.000 euros par an jusqu’à ce que les médias s’en rendent compte. Il a depuis été ramené à 300.000 mais c’est quand même assez cher pour une crèche, il y aurait de quoi aider pas mal de gens dans le besoin avec une somme pareille !

L’enquête

Benoît XVI aurait démissionné après avoir échoué dans sa tentative de réforme.  Il espérait que son successeur pourrait faire table rase dans la haute administration de la Curie qui paralysait tout changement. On ne bouscule pas une administration qui a des intérêts sans faire de vagues, les politiciens le savent.

François a pris le taureau par les cornes et a bousculé les habitudes. Venant de l’extérieur de la Curie il était étranger au cynisme environnant et appelant les choses par leur nom il s’est rapidement fait beaucoup d’ennemis. Le livre « Chemin de croix » raconte cette enquête et ses péripéties. Obstruction systématique, cambriolages, micros cachés, sabotage c’est assez rocambolesque. On se demande vraiment où est passée la religion dans tout ça et le Pape est le premier à reconnaître qu’il n’y a vraiment pas de quoi être fier.

Le Pape FrançoisLe livre a été écrit en 2015 et les résultats obtenus semblent bien minces. Les experts donnent leur avis, proposent des réformes et rien ne change. François semble de plus en plus amer et désillusionné, va-t-il démissionner lui aussi, ce serait très démoralisant pour les fidèles. Si on décourage toujours les purs il ne restera plus que les cyniques, les réactionnaires.

Le Vatican du futur

Ce qui m’a semblé le plus intéressant dans cette enquête c’est la confrontation d’une institution séculaire à la modernité. Le Vatican est une administration pas comme les autres qui a réussi à traverser les siècles. À l’heure de la transparence médiatique elle n’arrive plus à faire sa petite cuisine dans son coin et doit rendre des comptes. Les fidèles veulent être certains que leur obole ne servira plus à engraisser un cardinal mais à aider les pauvres et ils se donnent les moyens de vérifier les comptes.

Le nouveau prêtreEt puis il y a un problème plus fondamental: le message évangélique est-il compatible avec une administration, des finances, les médias modernes. Est-ce que le Vatican devrait rationaliser ses dépenses comme une multinationale, pressurer ses employés pour qu’ils soient plus rentables, gérer des fonds de pension. Jusqu’où l’Église peut-elle aller dans la séduction, dans cette publicité on dirait qu’on annonce un film, est-ce qu’on va faire une étude de marché pour nous vendre la Foi ?

Il n’y a plus grand monde pour prendre au sérieux la sincérité du Vatican, la seule façon de retrouver une légitimité serait de revenir au message évangélique, c’est ce qu’a très bien compris François. Autrefois les prêtres avaient réussi à rendre ce message assez obscur pour nous enfumer mais aujourd’hui ce n’est plus possible. On a lu et compris le message nous aussi et il est très simple: « Aimes ton prochain comme toi même ».

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