Chronique du nouvel an par Arthur Buies

Arthur Buies a été un chroniqueur très apprécié des lecteurs en son temps. La chronique est un genre littéraire particulier qui demande une tournure d’esprit particulière. Le bon chroniqueur est celui qui observe son époque en notant des détails que les autres n’ont pas remarqué. La Chronique du jour du nouvel an 1873 date de 150 ans, elle pourrait avoir été écrite en 2023.

Bonne année!

À l’occasion du nouvel an 2023 j’ai pensé retranscrire une chronique d’Arthur Buies publiée il y a 150 ans: la chronique 36 du tome 1 de l’édition critique réalisée par Francis Parmentier page 377 (BANQ). C’est une chronique d’humeur et d’humour qui n’a pas vieilli et qui montre le grand talent d’écrivain de Buies.

A. Buies décrit une réalité éternelle, le temps qui passe et qui nous emportera tous.

Année 1873 – Le Nouvel An

Est-ce une année de plus ou une année de moins que nous avons aujourd’hui? Hélas! c’est bien plutôt une année de moins. Alors, conçoit-on tout ce monde qui se félicite d’en être arrivé là? Conçoit-on tous ces souhaits insensés, toutes ces salutations à la vieillesse qui s’avance, toutes ces cajoleries à cette cruelle nouvelle année qui vous apporte des chagrins en perspective et le sceau éternel, ineffaçable, mis sur le passé?

Pour moi, j’avoue que je ne suis nullement gai cejourd’hui, et je compte bien le dire à tous ceux que je vais voir. Ce ne sont pas des félicitations qu’ils entendront de ma bouche, mais une litanie d’agonisant. Je leur parlerai de ce qui n’est plus au lieu de leur parler de ce qui sera, on court moins risque ainsi de se tromper. Du reste, si le passé laisse des regrets, il n’en est pas moins le passé, et ce qu’on a souffert est une affaire faite.

Puisque le bonheur est impossible, je ne vois pas pourquoi l’on persiste à se le souhaiter régulièrement à un jour fixe sur tous les tons connus de la doucereuseté.

J’ai sauté quelques passages pour ne conserver que ce qui me semble toujours aussi vrai en 2023. Arthur Buies n’avait que 33 ans en 1873.

Il y a un vieux proverbe qui dit: «tout nouveau tout beau», comme si c’était du nouveau que de vieillir, et comme si c’était bien beau que de s’enlaidir de plus en plus! Hélas! je connais bien des choses déjà vieilles qui sont beaucoup plus belles que toutes celles que j’attends désormais, et le proverbe ne m’en consolera pas.

Vieillir, quelle horrible chose! S’acheminer lentement, mais irrévocablement, à la perte de tout ce qui faisait sa force et sa gloire, se sentir miné sourdement sans jamais éclater, voir ses dents jaunir petit à petit sans que le Philodonte, ou le Sozodonte, ou tous les odontes du monde y puissent rien, s’approcher tous les jours du terme fatal au bout duquel est la mort qui ne manque jamais son coup; voir tout autour de soi se faner, se flétrir et disparaître, avec la certitude qu’il nous en arrive autant à chaque instant de plus que l’on croit vivre pendant que l’on meurt à petit feu, quelles autres perspectives puis-je vous offrir, lecteurs bien-aimés, quand bien même je vous ferais les souhaits les plus radieux et les plus savamment trompeurs?

Maintenant, voulez-vous savoir ma pensée entière? Je ne vous en veux pas, au contraire, puisque je me morfonds régulièrement pour vous une fois par semaine (trouvez donc quelqu’un qui en fasse autant parmi tous ceux qui, aujourd’hui, vous inondent de félicitations); mais il m’est impossible de vous faire des souhaits. Je vous dirais plutôt:

«Regardez dans le passé; il est plus ou moins lugubre, mais il est passé; vous n’avez plus rien à en craindre; vous savez ce qu’il vous a coûté et ce qu’il vous réserve. Quant à l’avenir, c’est l’inconnu. Or l’inconnu, malgré ses attractions, épouvante. Vous n’êtes pas tous des poètes qui cherchez l’idéal, et je vous en plains tout en vous enviant. Pour moi, hélas! malgré toutes les désillusions, je me lance encore dans le mystère, je me précipite dans l’insaisissable, pensant y trouver encore mieux que ce que je saisis depuis que je fais des chroniques; mais les désirs humains sont insatiables, et si vous avez un souhait à me faire pour l’année nouvelle, adressez-vous à mon éditeur qui a le cœur tendre et qui comprend ce qu’il en coûte pour vivre au même prix toute une année de plus. S’il est content de moi, j’ai une bonne chance. Sinon, ô dieux! il me faudra grimper encore sur les flancs du rocher de Sisyphe, mais je n’y grimperai plus avec les mêmes forces».

Chroniques canadiennes

Les rééditions des chroniques d’Arthur Buies

Les éditeurs choisissent parfois de curieuses images pour illustrer leurs livres. En faisant ma recherche j’en ai trouvé de tous les genres, en voici quelques unes.

Beaucoup de chroniques d’Arthur Buies ont maintenant été publiées. Pour écrire ma dernière chronique sur la vie d’Arthur Buies l’anti-zouave j’en ai lu quelques unes et elles sont toujours intéressantes et agréables à lire.

La chronique est un genre littéraire original qui peut laisser un témoignage précieux aux générations futures. Arthur Buies est un modèle à suivre, ce n’est pas pour rien que ses chroniques sont aujourd’hui étudiées par les historiens qui redécouvrent son précieux témoignage.

Souhaits pour 2023

Je n’ai pas la prétention d’être aussi talentueux qu’Arthur Buies mais chaque chronique que je rédige est une nouvelle aventure, une découverte que je partage avec les lecteurs des Chroniques Anachroniques en soignant la rédaction du texte et ses illustrations. Merci à tous les lecteurs de ces chroniques et à ceux qui m’encouragent par leurs messages et leurs commentaires. Mon souhait pour 2023 est de trouver des sujets de chroniques originales pouvant apporter de nouveaux sujets de réflexion.

Quelles autres perspectives puis-je vous offrir, lecteurs bien-aimés, quand bien même je vous ferais les souhaits les plus radieux et les plus savamment trompeurs? Contentons-nous donc de souhaits à court terme, nous rendre jusqu’au nouvel an 2024 en passant une bonne année.

Je me lance encore dans le mystère, je me précipite dans l’insaisissable, pensant y trouver encore mieux que ce que je saisis depuis que je fais des chroniques.

Arthur Buies

1 réflexion au sujet de “Chronique du nouvel an par Arthur Buies”

  1. Oui vieillir est une horrible chose.Plus on avance vers la mort et moins nous avons d’énergie pour y faire face.
    Le triste énoncé de ´si jeunesse savais,si vieillesse pouvait illustre notre chemin de vie.
    L’humour et son cri du cœur sont bienvenus dans ce copie collé d’il y a un siècle et demi.
    Rien de nouveau sous le soleil rythme l’existence de chacun d’entre-nous.
    Je te souhaite une nouvelle année en santé,ce bien qui rehausse notre bonheur et notre joie de vivre.

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