Les moulins de la rivière Ouareau vers 1850

L’histoire des moulins de la rivière Ouareau raconte une partie de l’histoire de la région de Lanaudière mais les historiens de St-Jacques, St-Liguori, Crabtree et Rawdon ne racontent pas tout à fait la même histoire. Si quelqu’un a écrit quelque chose il y a longtemps personne n’ose le critiquer, c’est l’autorité. Quelques documents officiels permettent pourtant de faire un portrait assez précis des moulins de la rivière Ouareau vers 1850-1860.

Les moulins de Saint-Liguori avant 1861

Je commence par Saint-Liguori car c’est là qu’on retrouve le plus d’erreurs dans l’histoire que tout le monde répète sans la vérifier. Le recensement de 1861 présente pourtant une carte très précise qui permet de situer les moulins et les ponts sur la rivière Ouareau dans la paroisse de St-Liguori. On peut agrandir la carte pour voir tous les détails. Les moulins de P. Dugas sur la rivière Rouge ont été recensés à Rawdon, on les verra plus loin.

La rivière s’appelait alors Lacouareau. En descendant la rivière il y avait d’abord les Breault Mills et un pont bien dessiné en amont des moulins. Il y avait un autre pont dans le village.

Théophile, Jules, et Gerard(?) Breault ont été recensés comme meuniers, Joseph comme scieur. Le moulin à farine valait $2.000 et le moulin à scies $1.500. Il y avait un pont en amont du moulin. Dans le recensement de 1851 Joseph Bro était inscrit comme scieur au moulin à scie et Théophile Bro meunier au moulin à avoine; voici la description des moulins:

Les moulins Breault, St-Liguori

Le moulin à scie que Joseph Ratelle avait construit sur ses terres (lots 590 et 591 sur le plan de 1840 plus bas) de l’autre côté de la rivière avant 1812 n’est pas dessiné sur le plan, il était peut-être sur le territoire de St-Jacques. Des industriels de Terrebonne lui avaient alors racheté ses droits et le site s’est ensuite appelé Manchester Place du nom de David Manchester qui faisait fonctionner le moulin.

Dans le recensement de 1825 du Township de Rawdon on lit que Roderick McKenzie (5 personnes), Jacob Oldham (2) et David Manchester (8) résidaient alors à Rawdon avec leurs familles. Roderick McKenzie avait racheté la seigneurie de Terrebonne en 1814.

Sur le plan du Township de Rawdon dessiné par J. Bouchette en 1821 il y a 2 ensembles de moulins situés sur la rive nord de la rivière. Le moulin des Sulpiciens est plus bas sur la carte (presque effacé). Les 2 sites sont reliés par un chemin au chemin principal sur la rive sud-ouest. Ça semble correspondre à l’emplacement des Breault Mills en 1861; un pont traversait alors la rivière Ouareau pour aller vers Rawdon en passant par les moulins de P. Dugas sur la rivière Rouge, il y a une ébauche de pont sur cette carte. Mais ce n’est pas très clair, il faudrait vérifier.

Lire La Compagnie du Nord-Ouest à St-Liguori

En 1891 un journaliste a décrit le village Montcalm quand la Charlemagne & Lac Ouareau Lumber Co y avait ses installations et il en a fait un dessin:

Le village de Montcalm

Le prochain moulin sur la rivière Ouareau était le moulin des seigneurs de St-Sulpice. En 1861 les meuniers étaient N(?) et Joseph Goulet, le moulin valait $8.000 et employait 3 personnes.

Le moulin de St-Liguori

Après le village il y avait la brasserie de Placide Morin; en 1851 il est recensé comme brasseur, il avait fabriqué 35 tonnes(?) de bière.

Brasserie Placide Morin

Ensuite il y avait les moulins Bourgeois de l’autre côté de la rivière. Dans le recensement de 1851 on lit que Alexis Bourgeois, Jean-Baptiste Demers et Joachim Cabana étaient meuniers mais leur moulin à farine d’avoine se trouvait sur la rivière L’Achigan. Je n’ai pas trouvé dans le recensement de 1861 de meunier ou scieur correspondant aux moulins Bourgeois dessinés sur le plan (j’en ai sûrement manqué).

Moulins Bourgeois, St-Liguori

J’ai aussi trouvé les noms de Samuel Anderson et George Gilmour, cardeurs, possédant un moulin à carder et à fouler sur la rivière Lacouareau en 1851. Ce moulin était situé à côté du moulin des seigneurs de St-Sulpice selon l’histoire de St-Liguori, sur le plan du recensement il fait partie des moulins des Seigneurs. Samuel Anderson avait ses terres à Manchester Place. En 1861 George Gilmour a été recensé comme cardeur, son moulin à carder et à fouler valait $3.500.

Moulins Anderson, St-Liguori

Un descendant de Cyrille Morin, premier maire de Chertsey en 1856, m’a envoyé la copie d’un contrat où Cyrille Morin et Narcisse Dugas propriétaires d’un moulin à scie ont fait bâtir un moulin à avoine en 1832 sur la rivière Ouareau; il ne savait pas où le situer exactement. Leur terre (111 sur le plan plus bas) se trouvait juste au niveau du domaine Fisk, peut-être un peu en amont (Les Dalles). Selon l’histoire de Crabtree et celle de St-Liguori le moulin le plus ancien construit à cet emplacement daterait de 1854, il faudrait vérifier.

Le moulin de C. Morin, Crabtree

Un plan de la seigneurie de St-Sulpice permet de connaître les propriétaires des lots (censitaires) en 1841. Il semble y avoir un pont à Manchester Place mais pas au village, les terres du curé (97-98) étaient plus bas, le chemin qui les longe ne traversait pas la rivière.

St-Liguori 1840
St-Liguori 1840

La limite entre Rawdon et St-Liguori a varié avec le temps, en 1840 c’était une partie de la seigneurie qui allait jusqu’au Township. Le plan du recensement de 1861 montre la paroisse de St-Liguori.

Dans un livre de 2012 sur l’histoire de St-Liguori il est écrit que J.H. Dorwin et Peter McGill étaient propriétaires de moulins à Manchester Place; il n’y a pas de mention de leur nom à cet emplacement, je les ai trouvés ailleurs.

Entre St-Liguori et Rawdon

Dans le recensement il n’y a pas d’autre moulin à St-Liguori. Pourtant il semble bien qu’il y en avait d’autres.

François Lanoue dans Une nouvelle Acadie a publié la liste des censitaires de St-Jacques en 1861 selon le livre terrier de la seigneurie de St-Sulpice, un document fiable. Peter McGill et J.-H. Dorwin avaient bien des terres sur la rivière Ouareau mais plus en amont, au niveau du Camp Notre-Dame route 341, en-dehors de la paroisse de St-Liguori.

Le plan montre les occupants des lots vers 1800 ce qui permet d’en connaître le propriétaire dans la liste de 1861:

En 1861 Peter McGill avait les lots 643 et 644 (commué). Joseph Jarret dit Beauregard avait une partie du 643 avec un moulin. J.H. Dorwin avait le lot 645 et le 574 (commué) situé en face sur la rivière. À l’emplacement de Manchester Place les propriétaires étaient Samuel Anderson, Russell Twiss et George Gilmour (590 et 591 commué), sur la rive sud-ouest de la rivière. Russell Twiss avait aussi des parties des lots 594 et 595 (commué) vers le village. Messire Barette, prêtre, était sur le lot 593 (commué). Plus bas sur la rivière, près du moulin de Morin et Dugas, Joseph Beauregard était sur une partie du lot 617 (commué).

Il semble y avoir un léger décalage dans le numérotage des cartes de 1840 et 1861, il faudrait donc contrevérifier.

Le Quotidien, 8 août 1936
Le Quotidien, 8 août 1936

Ces lots commués après l’abolition du régime seigneurial en 1854 sont les seuls dans ce secteur de la seigneurie, il fallait du capital pour payer les droits. Le chemin de fer de Rawdon avait un droit de passage sur tous les lots situés de l’autre côté depuis le moulin de P. Dugas jusqu’au pont sur la rivière Rouge menant au village d’Industrie.

Le numérotage des lots du plan de 1840 et celui du plan terrier sont différents, il n’y a qu’au niveau de Manchester Place qu’ils correspondent ce qui permet de les situer.

La succession de Peter McGill a mis sa propriété d’Oldham Farm à vendre en 1861 et un plan a été fait. Si on le compare avec une carte actuelle du Camp Notre-Dame les 2 pourraient concorder approximativement. Dorwin et McGill ont commencé leur association vers 1840, ils étaient francs-maçons dans la même loge. Dans la biographie de Dorwin on lit qu’il a cessé ses activités à Rawdon et St-Liguori en 1859 quand ses moulins de Rawdon ont brûlé. En 1861 ils étaient partis semble-t-il et leur moulin n’existait plus ou avait cessé de fonctionner.

La Minerve 13 décembre 1849
La Minerve 13 décembre 1849

Sur le plan qui a été dessiné pour le train de Rawdon les moulins du village sont dessinés ainsi que ceux de P. Dugas sur la rivière Rouge. Le dessinateur qui travaillait pour Dorwin n’a rien dessiné au niveau de Manchester Place, les moulins qui s’y trouvaient n’étaient pas importants. Si ils avaient appartenu à Dorwin ou McGill il les aurait sûrement dessinés. Les seigneurs de St-Sulpice avaient largement participé à la levée de capital de la compagnie.

Quand J.-H. Dorwin et ses associés ont construit ce chemin de fer c’était un projet industriel ambitieux qui demandait de gros capitaux. Ce n’était pas pour desservir les petits moulins à scie de St-Liguori. Dorwin, McGill et Gilmour avaient de grosses réserves de bois en amont sur la rivière, 177 miles carrés lors de la vente des Rawdon Mills.

St-Liguori 1850
St-Liguori 1850

Lire Industry Village and Rawdon Railway

Les moulins de Rawdon en 1851

La rivière Ouareau

Le recensement de Rawdon en 1851 est intéressant car le recenseur a localisé les moulins et ajouté quelques détails.

Il n’y avait aucun moulin en amont jusqu’au village de Rawdon où se situaient ceux de J.-H. et George Dorwin: un moulin à scie et un moulin à farine (oates?). J’ai du mal à déchiffrer mais ils étaient situés sur le lot 15 du 5ème rang près des chutes Dorwin. Les frères Dorwin sont enregistrés comme américains.

Moulins Dorwin, Rawdon

Plus haut, à la Chute-à-Magnan, Médard et Louis Archambault sont enregistrés comme meuniers sur le lot 15 (ou 16) du 6ème rang. Ils avaient des moulins à farine et à grist, je ne connais pas la nuance.

Moulin Archambault, Rawdon

Une entrée dans le recensement mentionne un moulin à construire mais il n’est pas localisé et je ne suis pas sûr du propriétaire, il n’y a pas de miller ou de millwright sur la page correspondante. Je crois que c’est la famille Robinson et que ça pourrait être entre St-Liguori et Rawdon sur la rivière Ouareau.

Moulin Robinson

La rivière Rouge

La description des moulins de Philemon Dugas est intéressante: grist mill 4 run of stones, 2 saw mills 5 run of saws; un moulin à farine et deux moulins à scie. Il avait un privilège sur la rivière Rouge à partir du lot 24 du premier rang jusqu’aux lots 19 et 18 du 5ème rang, personne n’avait le droit de construire d’autre moulin.

La question des privilèges est importante, ce serait instructif de connaître ceux sur la rivière Ouareau.

Philemon Dugas 1851
Philemon Dugas 1851

En 1861 il ne restait qu’un moulin à farine valant $4.000 et employant 3 personnes, le propriétaire était Firmin Dugas.

P. Dugas avait son privilège sur la rivière Rouge jusqu’au village, le moulin de Daniel Trusdelle se trouvait à cette limite sur le lot 18 du 5ème rang et lui avait le privilège dans le village pour ses 2 moulins à scie.

Moulin de D. Trusdelle, Rawdon

Sur le lot 22 du 7ème rang George Munroe avait 1 moulin à scie.

Moulin de George Munroe, Rawdon

Joseph, Louis et son fils Brien dit Desrochers avec Joseph Allard avaient un moulin à farine et un moulin à scie sur le lot 28 du 10ème rang.

Moulin Brien, Rawdon

Sur cette carte de 1844 le Desrochers Grist Mill était déjà dessiné.

Le dernier moulin recensé se trouvait à la décharge de la Rivière Ricard sur le lot 5 du 10ème rang et il appartenait à la famille Varin. Il y avait un moulin à farine et 1 moulin à scie. J’ai essayé de le situer sur un plan mais je n’ai pas trouvé de rivière sur ce lot.

Moulin Varin, Rawdon

La rivière Ouareau en amont

Il n’y avait pas d’autre moulin en amont jusqu’à St-Donat, selon les cartes. Une carte de 1843 montre le chemin de chantier Dorwin qui longeait la rivière jusque près de St-Donat pour se rendre aux chantiers forestiers de Dorwin, Dugas et Leblanc.

Une carte de 1865 montre qu’il y avait toujours beaucoup d’activité forestière dans ce secteur. Sur la carte on voit 2 barrages appartenant à Parker, son chantier, celui de Dorwin, 3 campements indiens et d’autres annotations intéressantes.

Sur le site de la Société Historique de St-Donat Claude Lambert parle d’un moulin relié à une mine d’or sur la rivière Ouareau à Chertsey mais il ne précise pas où:

Dans le rang 5 sur le lot 15 vers 1866, une nouvelle concession est exploitée. On y dépense environ 11,000$ sur une période de trois ans. Les principaux travaux consistent en un puits de 35 pieds de profondeur. Le minerai est transporté à un moulin sur le bord de la rivière Ouareau. Lorsque Adams le visite, il est presque en ruine. Dans sa description il rapporte que ce moulin contient 5 bocards (machine à broyer) ainsi que 10 bassins d’amalgation (servant à extraire l’or ou l’argent au moyen du mercure !)

Pour lire la suite: Le village de St-Liguori en 1871

Pour lire le commencement: Les premiers bûcherons de la Forêt Ouareau

Autrefois la rivière Ouareau s’appelait Lacouareau et le lac Ouareau de St-Donat Lac Lacouareau, c’est étrange. Sur une carte de 1815 Joseph Bouchette arpenteur du gouvernement avait dessiné un lac Ouareau à l’emplacement approximatif de St-Liguori: Le lac Ouareau disparu à St-Liguori.

Lac Ouareau 1815

Une recherche à compléter

J’ai soigneusement regardé toutes les feuilles des recensements de 1851 et 1861 mais il se peut que j’en ai oublié quand même. C’est un travail à compléter pour faire un portrait complet de ces moulins jusqu’à leur disparition vers 1900.

Par exemple j’ai trouvé 2 documents qui montrent que Dorwin a peut-être eu un moulin à Manchester Place, mais ce sont des informations moins précises qu’il faudrait documenter plus sérieusement avant de faire des affirmations péremptoires. Dans l’article de journal il est écrit que le moulin de Manchester est la propriété de M. Dorwan, il décrit de nombreux autres moulins.

L'Aurore des Canadas 2 juillet 1844
L’Aurore des Canadas 2 juillet 1844

Dans la poursuite contre la succession Oldham J.-H. Dorwin est voisin de celui-ci, ce qui n’est pas très clair sur la situation exacte de sa propriété.

La Gazette de Québec 22 octobre 1846
La Gazette de Québec 22 octobre 1846

Un autre document datant de 1840 montre qu’il y avait un moulin à scie sur le lot 16 du 4ème rang, soit un peu en aval de celui des frères Dorwin sur le 5ème rang. D. Parkinson m’a écrit que ce moulin a été acheté par Peter McGill en 1840 ou 1841:

Gazette de québec 28 mai 1840
Gazette de Québec 28 mai 1840

J’ai essayé de trouver des photos anciennes des moulins de la rivière Ouareau pour illustrer cet article. Il y en a quelques unes du moulin de la Chute-à-Magnan mais elles ne sont pas de très bonne qualité. Je crois que ces 2 photos d’un moulin de Chertsey permettent de bien illustrer le genre de moulins qu’on retrouvait sur les rivières en 1850. Le moulin des Sulpiciens et peut-être ceux de Dorwin/McGill étaient des installations plus importantes, la rivière Ouareau est beaucoup plus large que la rivière Burton, mais le principe est le même.

Moulins sur la rivière Burton 1902
Sur la rivière Burton, le moulin à scie et à farine de Joseph Varin vers 1902 (col. M. Fournier)
Moulin de la rivière Burton en face du village

2 réflexions au sujet de “Les moulins de la rivière Ouareau vers 1850”

    • Gérard Brady a écrit sur l’histoire plus récente de Rawdon, à partir de 1900 environ. Il ne parle pas des moulins anciens dans son livre. Ce qui n’enlève rien à l’intérêt de son livre. Pour connaître l’histoire ancienne de Rawdon je conseillerais plutôt le livre de Marcel Fournier pour les francophones. Il y en a d’autres en anglais.

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