Philosophie de l’Anthropocène

Les sciences de la terre annoncent une nouvelle ère géologique, l’anthropocène. L’âge de l’homme est celui où les les effets conjugués de la consommation, de la technologie et de la démographie deviennent la force géologique dominante. Philosophie pour une nouvelle ère par Alexander Federau, éditions PUF.


L’Humanité depuis son émergence il y a au moins 1 million d’années a connu plusieurs ères géologiques. Il y a environ 11.700 ans le pléistocène laissait la place à l’holocène, une période de radoucissement périodique du climat entre 2 glaciations. Grâce à ce réchauffement naturel de la planète l’Humanité a maîtrisé l’agriculture puis l’élevage, elle s’est sédentarisée et multipliée exponentiellement. Nous entrons aujourd’hui dans une nouvelle ère, l’anthropocène.

L’âge de l’Homme

Déjà Platon dans l’Antiquité constatait que la région d’Athènes avait été déboisée par les hommes et rendue aride. Tout le bassin de la Méditerranée fortement peuplé est ainsi devenu infertile alors que c’était le Jardin d’Éden.

L’emprise humaine

Tout être vivant occupe une niche écologique et influence son milieu en le modifiant. C’est l’histoire de l’évolution. Le castor construit sa niche et modifie le paysage mais son impact est limité et local, en équilibre avec son écosystème. L’Homme a lui aussi construit sa niche mais sa réussite extraordinaire l’amène à occuper toute la place au détriment de l’équilibre de la nature.

Avec l’invention de l’agriculture et de l’élevage un changement d’échelle a eu lieu. De vastes portions de territoires ont été aménagées pour l’usage exclusif de l’Homme, l’Homme et la Nature se sont opposés. En agrandissant sa niche l’Humanité a pu se multiplier de plus en plus vite jusqu’au point où son impact sur la nature produit des effets systémiques.

Le système Terre

L’univers est un système complexe en évolution. La Terre est une partie de ce système qui obéit à des forces créatives naturelles. Le cycle du carbone par exemple a permis à la vie d’émerger en produisant une atmosphère optimale pour la vie animale. Tout le monde sait que ce cycle est perturbé et que l’atmosphère va se réchauffer dangereusement.

Mais le cycle de l’azote permet lui aussi à la vie d’exister et les scientifiques estiment que l’Homme produit aujourd’hui plus d’azote que la nature, qu’il a pris le contrôle du cycle. Pour nourrir une population qui croit trop vite il faut produire de plus en plus d’engrais azotés, la Terre ne pourrait plus nourrir une telle population sans eux. Comme il n’y a pas de solution on n’en parle pas ou peu. Mais le cycle de l’azote est complexe et on ne connaît pas les conséquences de cette perturbation majeure d’un cycle vital.

Chaque année des milliers de nouvelles molécules chimiques sont crées et libérées dans l’écosystème, l’Homme participe maintenant à la création du Monde, c’est une force systémique nouvelle. Une nouvelle philosophie devrait donc établir les limites planétaires à ne pas franchir. L’holocène a permis l’agriculture, l’anthropocène est une nouvelle ère inconnue, nous devons y entrer avec un maximum de précautions.

De l’anthropozoïque à Gaïa

Les précurseurs

Dans la philosophie occidentale la Nature a été créée par Dieu pour l’Homme. C’est donc le devoir de l’Homme de la maîtriser et de l’utiliser pour son bien-être. La Nature est éternelle et immuable, l’Homme est extérieur à la Nature, il procède directement de Dieu dans sa destinée.

Le premier à décrire le rôle nouveau de l’Homme sur la Création est Buffon vers 1750. Il montre à quel point les pays habités depuis longtemps diffèrent de régions inhabitées. Mais c’est pour montrer la grandeur de l’Homme maître de la Nature. Tout au long du XIXème siècle les scientifiques démontreront l’influence de l’Homme sur le paysage et son empreinte sur la Nature mais c’est un discours optimiste et religieux. Dieu a donné la Terre à l’Homme pour qu’il se multiplie et la fasse fructifier.

George Marsh est le premier à publier une étude environnementale scientifique en 1864. Il y affirme que l’Homme est devenu une force géologique majeure de changement et qu’il doit prendre certaines précautions. La notion d’anthropozoïque voit le jour, consécration de la domination de l’Homme sur la Nature qui lui appartient pour réaliser son destin fixé par Dieu.

Biosphère, noosphère, Gaïa

En 1926 le russe Vernadsky publie « La biosphère » où il décrit la Terre comme un organisme vivant animé par des flux d’énergie en évolution dans le temps. Bergson parle d’élan vital de la matière. Teilhard de Chardin parle de « noosphère », sphère de l’esprit, émergence de l’esprit à partir de la matière. L’Homme par son esprit est supérieur à la Nature, de la matière émerge l’esprit.

Dans les années 1970 les scientifiques constatent que non seulement la Terre est un organisme vivant mais que l’équilibre de toutes les forces qui la constituent permet les conditions idéales pour l’émergence de la vie. Quelques degrés de plus ou de moins et la vie serait anéantie comme sur tellement d’autres planètes. L’écrivain W. Golding introduit le terme Gaïa à connotation mystique, on parle aussi de système-terre.

Récits de l’anthropocène

Le nouveau Léviathan de l’Anthropocène n’est pas un corps social ou politique, c’est le produit des activités humaines. C’est un être transhistorique dont la puissance s’accroît inexorablement.

La théodicée justifie le mal par un dessein de Dieu qui nous dépasse c’est le récit classique. Le progressisme  propose un récit conquérant de l’histoire de l’Humanité qui viendra à bout de tous les obstacles par son intelligence. La géo-ingénierie, le développement durable permettront une croissance continue. Enfin le collapsionnisme  montre que toutes les sociétés complexes évoluent et disparaissent dans l’histoire et que la notre ne pourra pas y échapper. Nous devons nous préparer à de grands bouleversements puisque c’est le système-terre qui se dérègle, un système que nous sommes loin de maîtriser.

Le récit de l’anthropocène est surtout fait par des scientifiques occidentaux qui parlent de l’Homme et de l’Humanité en général. Pourtant la révolution industrielle a eu lieu  dans une Grande-Bretagne impériale et fortement inégalitaire. La responsabilité de l’Anthropocène n’appartient pas à l’Humanité mais à une classe sociale bien précise qui a entraîné la planète entière derrière elle. Et les plus gravement affectés sont souvent ceux qui n’ont aucune responsabilité.

Critique de la modernité

L’anthropocène vient remettre en question le fondement de la modernité. L’histoire géologique (la Nature) et l’histoire humaine (la Société) se rejoignent, elles ne sont plus séparées. L’Homme n’est plus le centre de la Création mais une de ses parties. Il prend conscience en même temps qu’il est une force collective d’évolution inconnue jusqu’ici.

Copernic, Darwin et Freud avaient montré l’étroite relation de l’Homme et de la Nature mais la philosophie des Modernes maintenait le dualisme entre le matériel et le spirituel propre à l’Homme. Peu à peu l’étude de la Nature a montré qu’elle n’était pas immuable, qu’elle évoluait et avait sa propre histoire de plus en plus influencée par l’Homme, une Nature hybride donc. Le paysage de la Terre serait totalement différent si l’Homme ne l’avait pas modifié, la Nature vierge n’existe plus.

La Liberté de chacun n’était limitée que par le fait de ne pas nuire à son voisin. L’Anthropocène démontre qu’à partir du moment où l’Humanité a un effet systémique sur la Planète le concept de liberté individuelle doit être remis en cause pour tenir compte de l’avenir même de l’Humanité.

Prendre conscience que nos agissements d’aujourd’hui auront des conséquences dans le futur vient remettre en question les notions de liberté et de responsabilité individuelles. Il ne suffit plus de ne pas nuire à notre voisin immédiat, il faut avoir une vision globale de la planète et penser à ceux qui viendront après nous.

Une autre conséquence est qu’il n’est plus possible de se retirer dans son monastère ou sa tour d’ivoire en ignorant le monde. Nous dépendons tous de la Nature et ne pouvons l’ignorer. L’Anthropocène est la prise de conscience d’une urgence planétaire: notre système n’est pas viable à long terme, il faut changer le système, on ne peut plus le réformer. L’Homme sera-t-il assez intelligent pour changer de trajectoire sans passer par le chaos ?

Réflexions philosophiques

J’ai fait un résumé de ce livre mais il aborde de nombreux autres questions que nous posent l’Anthropocène. Comment lui donner une signification ? Est-ce un dessein de Dieu, la puissance de la Nature, la force de l’Esprit émergent, le hasard de l’Évolution, la destinée de l’Homme ? Chacun apportera sa réponse. Mais politiquement l’Anthropocène pose une contrainte incontournable, l’avenir de notre espèce et de la vie sur Terre.

Le livre se termine sur une citation d’Hannah Arendt qui rappelle que la révolte de l’Homme Moderne a été de ne pas se contenter de sa condition et des limites que lui impose la Nature. Il veut conquérir de nouveaux espaces et bâtir son environnement de ses artifices.

Il est temps de donner une meilleure réponse à la condition humaine que cette révolte.

1 commentaires sur “Philosophie de l’Anthropocène”

  1. « l’homme n’est pas le sommet de l’évolution, il est un être de transition,et il peut devenir le collaborateur conscient de sa propre évolution…, mais s’il ne se dépasse pas il sera dépassé » Sri Aurobindo La Vie Divine 1916
    Tour est dit des défis de l’Anthropocène dans cette brève citation de ce pionnier de l’évolution qu’est Sri Aurobindo.
    L’Anthropocène pose à l’humain un défi urgent, changer de conscience ou disparaître.
    Elle nous dit aussi que l’évolution ne s’arrête pas, le dinosaure (dont Jung disait qu’il gisait dans les tréfonds de nos cerveaux ) a colonisé la planète avec voracité, on connait sa fin.
    L’extraordinaire de cette nouvelle Ere, est que l’humain peut collaborer avec le dessein Divin, qui est de faire de la terre, de cette homme fait de boue, un joyau de la joie. C’est le paradoxe d’une matière issue de l’ignorance, qui doit incarner dans un corps la vaste Conscience-Force qui meut les univers.
    Un regard lucide et dénué de foi nous ferait dire que c’est « hopeless », nous avons trente ans pour éviter des catastrophes qui feraient de la terre, au lieu du paradis promis , un enfer pour le vivant’. Nous sommes dans un tournant évolutif, toute la corruption, la pollution physique et mental qui assiège la terre, marque la fin du stade de l’évolution ou nous sommes cette humanité là ne peut passer dans une nouvelle Ere. Mais c’est aussi le levier pour qu’autre chose émerge, pour que des corps et des coeurs crient dans leur impuissance, un cri pour appeler à une autre conscience, à un homme vrai, au secours de la terre.
    L’anthropocéne appel des Hommes et des Femmes résolues accrochées à leur vérité intérieur qui brave les interdits de la vielle espèce. Des humains qui n’ont de cesse de sortir de l’hypnotisme ambiant, qui en vient à imaginer que nos machines vont nous sauver et que la nouvelle espèces sera bionique, un merveilleux croisement de l’humain et de l’informatique. Un hypnotisme qui ne peut appeler que des catastrophes, la mise en abîme d’une humanité de nain vorace, de peuples qui ont dénié à l’âme et la beauté d’exister, c’est cela que nous avons crée.
    Cela appel inexorablement le retour au réel par la pesanteur du Karma.
    Toutefois l’espoir est là, dans un changement de regard qui devienne collectif, car un autre regard crée une autre réalité, tant que nous ne l’aurons pas compris nous serons martelé.
    Bienvenu dans l’Anthropocéne.
    Gil Tengorg

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