L’éléphant blanc de L’Estérel

Le patrimoine peut parfois devenir encombrant. Au bord du lac Masson à l’Estérel un gros bâtiment blanc de style Art-Déco est abandonné et commence a tomber en ruines. Il a pourtant été classé « immeuble patrimonial » en 2014 par le ministère de la Culture. Son histoire est instructive car elle illustre le défi que peut représenter la préservation de son patrimoine pour une municipalité.

Le 9 juillet 1938 Benny Goodman inaugurait la salle de spectacle du nouveau centre commercial de L’Estérel. Ce bâtiment Art-Déco faisait partie d’un vaste complexe touristique construit entre 1936 et 1938 par un industriel belge autour du lac Masson. Saisi par le gouvernement canadien pendant la guerre il a depuis connu une histoire compliquée. Il est aujourd’hui abandonné et se détériore.

Le centre commercial du Domaine de L’Estérel

Le Centre Commercial du Domaine de l’Estérel a été inauguré en 1938. Il est classé « immeuble patrimonial » depuis 2014 car il s’agit d’une construction avant-gardiste de style Art-Déco « streamline ». À sa construction il faisait partie d’un vaste ensemble comprenant un hôtel, un « sporting club » , un « ski lodge », des chalets et un centre de ski. Le centre commercial fut le premier au Canada et on y trouvait des boutiques, des bureaux, un restaurant-cabaret, une salle de cinéma, un garage et une station-service. Il ne fonctionnera que quelques années avant d’être saisi par le gouvernement canadien et réquisitionné par l’armée.

Le centre commercial de L'Estérel
Photo: Société d’histoire de Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson et d’Estérel

Le style du bâtiment est appelé « streamline » car il évoque les paquebots très en vogue à cette époque, il a donc une valeur patrimoniale importante pour l’histoire de l’architecture au Québec. Je ne connais pas tous les détails de ce dossier compliqué mais le gouvernement canadien a remis ses biens au baron Empain après la guerre. Choqué par la procédure de saisie celui-ci les a aussitôt vendus en démantelant le complexe; il n’y est jamais revenu.

Photos de la Société d’histoire de Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson et d’Estérel

Photo: Sylvain Lizotte © Ministère de la Culture et des Communications
Photo: Sylvain Lizotte © Ministère de la Culture et des Communications

Plusieurs bâtiments ont été démolis (l’hôtel de la Pointe Bleue en 2012). Le centre sportif a été transformé en hôtel en conservant le style architectural; c’est aujourd’hui l’Estérel Resort. Le bâtiment du centre commercial a été transformé en hôtel de ville et centre communautaire. Je suppose que lors de la fusion des villages de L’Estérel et de Ste-Marguerite le bâtiment devenu inutile et nécessitant de très gros travaux de réparation a été mis en vente. Il a été vendu avec la plage publique adjacente à la compagnie HBO en novembre 2013, juste avant les élections municipales, pour y construire des condos.

Estérel Resort
Photo: Estérel Resort

Un patrimoine encombrant

L’histoire de ce bien culturel est très instructive. En 2005 la Société d’Histoire de Ste-Marguerite et L’Estérel avait fait une demande au ministère pour classer le bâtiment. En 2013 le dossier aboutissait finalement, juste au moment où la municipalité vendait le bâtiment (évalué à $800.000) pour $100.000 à la compagnie HBO. Le nouveau maire, élu en promettant de sauver le patrimoine, a aussitôt fait citer le site pour le protéger et a tenté de le racheter mais HBO a poursuivi en justice la municipalité qui l’empêche de réaliser ses plans selon le contrat signé.

Un site classé puis déclassé

La municipalité a « cité » le site, une procédure municipale, en 2013 pour le protéger et le ministère de la Culture l’a classé comme « immeuble patrimonial » en 2014. Dans le Devoir du 4 août 2015 on apprend que la municipalité a fait une demande pour le « déclasser ». Préserver un immeuble patrimonial comporte des contraintes qui n’étaient pas prévues dans le contrat d’achat d’HBO, face à la poursuite en justice il faut faire des compromis. Si rien n’est fait rapidement le bâtiment tombera en ruines de toute façon.

Dans un autre article du 19 octobre 2016 la municipalité et HBO annoncent être parvenus à un compromis. Pourtant en mai 2019 il ne se passe toujours rien et le bâtiment commence à se détériorer sérieusement. On a une friche industrielle sur un luxueux lac de villégiature et une belle plage publique privatisée et inutilisée.

Je n’ai trouvé aucune autre information publique depuis 2016.

La conservation du patrimoine

La conservation d’un aussi gros bâtiment patrimonial concernant en fait tout le Québec est un lourd fardeau pour une petite municipalité avec des moyens limités. Si la rentabilité est le seul critère pour sa conservation tout le patrimoine risque de disparaître, ce n’est pas une valeur marchande.

Un citoyen qui choisit de préserver un bâtiment patrimonial doit assumer des frais supplémentaires: les matériaux sont plus chers, les ouvriers aussi, l’évaluation municipale devient plus élevée… Beaucoup d’inconvénients peu rentables, il faut être passionné. Mais puisque l’État n’a pas la volonté ni les moyens d’entretenir le patrimoine et qu’il en a remis la responsabilité aux citoyens, il devrait trouver certains moyens pour soutenir les passionnés qui le font par des avantages fiscaux ou autres.

Le patrimoine du Québec est riche mais pas tant que ça, il faut y faire attention; on ne peut pas tout conserver mais il y a des trésors à préserver. Une belle maison patrimoniale procure du bien-être à tous ceux qui passent devant; c’est un apport à toute la communauté.

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