À partir des années 1850 la culture du tabac s’est développée dans la région de Lanaudière qui est devenue la principale productrice du Québec. Depuis toujours le tabac était cultivé par les agriculteurs dans leur potager, ils vendaient une partie de leur production au marché et gardaient le reste pour leur consommation personnelle. Puis la loi les a obligés à vendre leur production à des manufacturiers et des marchands enregistrés et la culture du tabac s’est industrialisée. En 1984 il y avait plus de 300 producteurs dans la région de Lanaudière, en 2026 il n’en reste plus qu’un seul.
Les colons canadiens ont adopté la culture du tabac au XVIIe siècle, initialement inspirés par les pratiques autochtones, avant de développer le tabac canadien, une variété séchée à l’air libre. Popularisé malgré une interdiction initiale de vente au détail, ce tabac à fumer, souvent de type Petit Canadien ou Rose Quesnel, est devenu une culture locale essentielle au Québec (Intelligence Artificielle de Google).
Le dernier tabaculteur du Québec
L’été passé en roulant sur le rang Point du Jour nord à L’Assomption j’ai remarqué un grand champ de tabac. Autrefois on en voyait beaucoup dans la région de Lanaudière puis ils ont totalement disparu. En lisant un reportage de Radio-Canada sur le dernier tabaculteur du Québec j’ai reconnu le champ sur les photos et réalisé que c’était bien une culture exceptionnelle en 2025.
Roland Cloutier, qui était président de l’Office des producteurs de tabac jaune du Québec dans les années 1980, se souvient des records de production: en 1983, 1984, on a fait 15 millions de livres, nos plus grosses années au Québec. À elle seule, la région de Lanaudière concentrait plus de 300 producteurs à cette époque.

Quand on parcourt les chemins de Lanaudière on aperçoit encore de curieux bâtiments dans les champs, ce sont des anciens séchoirs à tabac. Souvent les champs sont bordés de rangées d’arbres coupe-vent.
Les premiers marchands de tabac
Depuis le début de la colonie les agriculteurs faisaient pousser quelques plans de tabac dans leur potager pour leur consommation personnelle. La culture du tabac est complexe et le climat québécois est rude, c’était une production marginale. Le tabac de première qualité pour les riches était importé. Dans la Gazette de Québec qui a commencé à être publiée en 1764 on trouve quelques annonces de tabaconistes ou tabaquiers.
George Stansfeld tabaquier et faiseur de tabac en poudre, de Londres, informe qu’il a pris une maison sur la rue Notre-Dame (à Montréal) où il se propose de faire une manufacture de tabac dans toutes ses branches, telle que la fabrique de tabac en carottes en fil(?), à fumer, etc. ainsi que le rappé et le tabac d’Ecosse.
En 1787 le gouverneur a promulgué une ordonance pour taxer l’importation du tabac et de la potasse clarifiée arrivant du lac Champlain par Sorel. Le tabac américain de Virginie était le plus réputé.
Le tabac en carottes consistait en des feuilles de tabac enroulées serrées et ficelées en forme de cône pour être conservées ou râpées. Dans la torquette de tabac les feuilles étaient roulées, tordues et pliées en deux, souvent utilisées pour le chiquer ou le fumer. C’était un produit artisanal appelé tabac canadien préparé à la ferme.
Le tabac était consommé dans la pipe, chiqué, mâché ou réduit en poudre pour être prisé. La cigarette a été inventée vers 1830 et commercialisée peu après.
La culture du tabac dans Lanaudière
La culture du tabac et sa préparation ont été des industries particulièrement importantes pour la région de Lanaudière. Ce ne fut qu’en 1846 que débuta cette industrie sur une base réellement commerciale. Elle prit son premier essor dans le comté de Joliette grâce à l’initiative d’un jeune émigré français, Pierre Tourtange… On ne trouve pas d’autre information à son sujet dans les archives en ligne.
La plus grande partie du tabac consommé au Québec était alors importée des États-Unis. La guerre de Sécession a interrompu l’importation du tabac américain à partir de 1860 provoquant une flambée des prix et la recherche de nouvelles sources d’approvisionnement. Dans une des capsules historiques présentées par la MRC de Montcalm on trouve un résumé de l’histoire de l’industrie du tabac à Saint-Jacques.
Il y avait différentes variétés de tabac cultivées. Un article intitulé Le tabac jaune du Québec explique les étapes de la culture du tabac à cigarette. Au fil des décennies, la région de Joliette devint une plaque tournante notamment avec son tabac jaune. Cette appellation faisant référence aux feuilles qui, une fois séchées, devenaient totalement jaunes. Il s’agissait principalement de la variété appelée «Virginie» destinée au tabac à cigarette. Il existait une foule d’autres cultivars pour l’usage de la pipe, à chiquer ou pour le cigare… Pour commencer, dans une serre préparée à cet effet, le sol est stérilisé à la vapeur pour détruire tous les germes et les maladies avant de faire les semis directs. Les semences sont déposées directement sur le sol préparé car elles ont besoin de lumière pour germer et d’une température d’au moins 20 degrés Celsius. Vers le 24 mai, c’est le début officielle de la plantation au champ...
La législation sur le commerce du tabac
En 1865 le gouvernement a commencé à légiférer pour imposer de nouvelles taxes sur le commerce du tabac. À partir de 1868 les agriculteurs ont été obligés de vendre leur production à des manufacturiers enregistrés et le commerce du tabac s’est industrialisé. Ensuite des tarifs ont été imposés à l’importation pour favoriser la production locale.
En 1865 le député de Joliette Hippolite Cornellier s’est fait reprocher dans le journal L’Union Nationale (25 février) d’avoir voté pour une nouvelle taxe sur le tabac: il prétend ne pas avoir compris que le tabac canadien appelé tabac blanc en torquettes, étant la feuille roulée et tressée, est tout simplement le tabac en rôle récolté par nos habitants… M. Cornellier sait bien qu’avant cette taxe les habitants du comté de Joliette vendaient la plus grande partie de leur tabac sur le marché de Montréal.
En 1868 la loi sur le commerce du tabac a été amendée. Les cultivateurs se sont vu interdire de vendre leur production au marché, ils devaient la vendre à des manufacturiers ou des marchands enregistrés: le petit commerce du tabac canadien, qui se faisait, sur nos marchés, surtout au protit du cultivateur et pour l’avantage de l’homme du peuple... Le droit sur le tabac canadien est de 5 cenlins par livre, soit en feuilles, en rôles ou en torquettes, celui sur le tabac importé est de 10 centins.
À partir de 1880 des tarifs protectionnistes taxant l’importation de tabac américain ont permis aux cultivateurs et manufacturiers canadiens d’accroître leur production.
Le docteur François-Louis Genand le précurseur
C’est ironique que la paternité de l’adoption de la culture intensive du tabac au Québec soit attibuée à un médecin quand on sait combien l’usage du tabac peut être nocif pour la santé. Depuis les années 1850 le docteur Genand expérimentait des méthodes de culture du tabac et des variétés de semences. La production à Saint-Jacques était encore très minime, vers 1900 elle atteindra plusieurs millions de livres.
À Saint-Jacques, en 1851, il se récolte 6,819 livres de tabac. C’était le stage des expériences. Le docteur Genand, s’intéressait beaucoup à cette nouvelle culture, ainsi qu’à celle du ginseng. Il écrivait de nombreux articles sur ce sujet. Dans la Semaine Agricole, (3 février 1870), il parle de ses expériences attentives et suivies, commencées en 1853. Il cultive l’Ohio, le Kentucky, le Virginie, le Latakia, différentes variétés de tabac.
M. le Dr. Genand est passé maître dans la culture du tabac. Voilà douze fois qu’il remporte le premier prix à l’Exposition Provinciale, outre, ce qui n’est pas moins dire, l’obtention d’une médaille de bronze à la dernière Expositon de Paris.
Nous apprenons que M. le Dr. Genand de Saint-Jacques, envoie une forte quantité de tabac a nos zouaves… M. le chanoine Moreau se chargerait avec plaisir de tout le tabac qu’on voudrait lui confier et le transporterait a Rome sans frais ni dépenses (Le Journal de Québec, 23 septembre 1869). En 1887 à l’exposition provinciale de Québec le docteur Genand présentait encore ses produits du tabac (Le Courrier du Canada, 9 septembre 1887).
Médéric Foucher le bâtisseur
Médéric Foucher a assuré la continuité en devenant le principal artisan de la multiplication des cultures de tabac dans la région de Lanaudière et ailleurs au Québec. On trouve une curieuse photo de lui dans l’historique Saint-Jacques une Nouvelle Acadie.
En 1937 Antonio Barrette député de Joliette a fait un discours à l’assemblée législative pour vanter les résultats obtenus dans la culture du tabac dans son comté et réclamer de nouvelles subventions pour les cultivateurs. Médéric Foucher de St-Jacques aurait été le premier à cultiver le tabac industriellement au Québec en 1867. 1.200.000 livres de tabac avaient été produites au Québec en 1871, fruit du travail de M. Foucher. En 1884 les paroisses de Saint-Alexis et Saint-Jacques avaient, l’une 800, et l’autre 600 arpents plantés en tabac.
FOUCHER, MÉDÉRIC (baptisé François-Médéric), marchand, homme politique, traducteur, cultivateur, manufacturier et auteur, né le 14 octobre 1838 à Saint-Jacques-de-l’Achigan… Sur une ferme de la région, Foucher se lança dans la culture du tabac. Il planta 32 variétés de tabac à pipe et à cigare, sur 28 arpents, chacun d’eux lui rapportant 90,40 $ la première année… Il fit la démonstration que cette culture pourrait procurer des richesses inouïes à sa région et à tout le Canada. Il lui fallut affronter les préjugés de l’opinion publique, l’incrédulité des manufacturiers et la froideur des gouvernements qui, au début, refusaient tout encouragement. Pour ce faire, il multiplia les circulaires et les articles dans les journaux.
Le travail de promotion de la culture du tabac par F. A. Med. Foucher est souligné dans cet article. Au mois d’août 1882, le département du revenu lui accordait la première license obtenue dans le district de Joliette pour la fabrication du tabac à fumer et à chiquer…
Médéric Foucher a aussi donné des conférences dans les villages du Québec pour promouvoir la culture du tabac. À Sainte-Scholastique, nous avons remarqué au-delà de 400 auditeurs, bons fumeurs pour la plupart, et tous bien disposés à entendre parler tabac.
Médéric Foucher possédait une plantation modèle à St-Jacques lui permettant d’expérimenter différentes cultures et d’éduquer les visiteurs. Il y cultivait au-delà de 30 variétés de tabac, qu’il traitait dans d’immenses séchoirs. Le premier il inaugura en Canada, le système de la culture du tabac sur une grande échelle. Il est décédé en 1909.
F.-A. Médéric Foucher et Compagnie
Dans la biographie de Médéric Foucher on lit: Avec son beau-frère Joseph-Odilon Dupuis, frère de Joseph-Nazaire, fondateur de la maison Dupuis, Foucher mit sur pied chez lui une manufacture, la F.-A. Médéric Foucher et Compagnie, où s’affairaient une vingtaine d’ouvriers.
En 1880 Médéric Foucher s’était associé avec Joseph-Odilon Dupuis pour louer une quarantaine d’arpents de terre à St-Jacques pour y cultiver le tabac; les associés projetaient d’ouvrir une manufacture pour la préparation du tabac. M. Hippolite Cornellier ancien député de Joliette avait été nommé inspecteur du tabac pour le district.
En 1881 MM. Dupuis, Lesage et Foucher ont commencé à se livrer en grand à la culture du tabac. Un vaste séchoir a été construit et ils s’engageaient à livrer 30.000 livres de tabac à M. MacDonald fabricant de tabac de Montréal.
En 1882 la Gazette de Joliette annonçait que M. Foucher avait construit une fabrique pour la préparation du tabac à St-Jacques de l’Achigan.
Les frères Dupuis qui faisaient commerce sur la rue Ste-Catherine à Montréal étaient nés à St-Jacques. Joseph-Odilon et Joseph-Nazaire s’étaient associés en 1871. En 1882 Joseph-Odilon et Louis-Napoléon avec leurs frères Alexis et Joseph-Narcisse se sont installés dans l’édifice Odilon-Dupuis, au coin des rues Sainte-Catherine et Saint-André. Joseph-Odilon possédait aussi des propriétés à Joliette.
La Plantation Foucher de St-Jacques de l’Achigan annonçait ses graines de tabac dans les journaux: Petit Canadien, Petit Havane ou Tabac Canelle, White Burley (Tabac blanc), Kentucky (Tabac brun), Connecticut Seed Leaf (Tabac brun).
La Compagnie Manufacturière de Tabac Canadien de St-Jacques
Une manufacture de tabac a ouvert ses portes à Joliette en 1883. Celle de Saint-Jacques continuait ses opérations chez Médéric Foucher; elle était alors la propriété d’Ovide Marion selon l’historique Saint-Jacques une Nouvelle Acadie:
Sur proposition de plusieurs notables, Ovide Marion construisit, en 1887, une manufacture au village, à l’extrémité de la rue Marion. Il s’unit à Salomon Venne, Zacharie Cloutier, Louis Piquette et Isaïe Forest pour former la Compagnie de tabac canadien de Saint-Jacques. Alcide Martin en était le gérant.
La compagnie a été incorporée en 1887 sous le nom de Compagnie Manufacturière de Tabac Canadien de St-Jacques. Ses premiers administrateurs étaient Ovide Marion et Alfred Lesage cultivateurs, Zacharie Cloutier marchand, Ulric Granger hôtelier, Isaie Forest cultivateur.
Selon ses statuts la compagnie devait faire la préparation, la fabrication, l’achat et la vente du tabac canadien avec un fonds social de vingt mille piastres divisé en quatre cents actions de cinquante piastres chacune. La compagnie ne cultivait pas de tabac, elle achetait la production des agriculteurs.
Le 8 mars 1887 Modeste Gervais manufacturier de la paroisse de St-Jacques a été engagé pour 3 ans par la Compagnie Manufacturière de Tabac Canadien de St-Jacques de l’Achigan représentée par Zacharie Cloutier marchand. Le 7 mai Damase Marion cultivateur a vendu à la compagnie un terrain à St-Jacques d’un demi arpent en superficie avec une rue de 24 pieds de large (rue Marion) depuis le chemin de la Reine pour y bâtir sa manufacture. Zacharie Cloutier avait été nommé président de la compagnie, Alfred Lesage, Ulric Granger, Jules Blouin, Ovide Marion et J. A. Martin directeurs.

Joseph-Alcide Martin était un arpenteur qui a travaillé avec le curé Labelle pour la colonisation des Haures-Laurentides. Il s’est ensuite installé à Joliette comme arpenteur pour la municipalité; il a aussi été député provincial du comté de Montcalm en 1890.
Le 9 août 1887 Ovide Marion cultivateur et directeur de la compagnie a conclu un marché avec Zacharie Cloutier président pour construire la manufacture sur le terrain vendu par Damase Marion; Arthur Marion a signé comme gérant de la compagnie. Le devis des travaux à faire est détaillé sur 12 pages. Le 24 septembre Damase Marion a vendu à la compagnie un autre lopin de terre adjacent.
La rue Marion sur laquelle a été construite la manufacture existe toujours dans St-Jacques.
En 1888 M. F. A. Med. Foucher a été élu premier vice-président de la compagnie; Azarie Mireault, Solomon Venne, J. A. Martin (gérant) et Louis Piquette directeurs.
Le 3 avril 1890 le journal de Joliette L’Étoile du Nord a publié un article signé F. A. Med. Foucher. Magloire Granger de Saint-Jacques avait récolté 1.200 tiges de tabac variété dite Connecticut Seed Leaf qui lui avaient donné un rendement record de $212,80 par arpent.
Pourtant sur la même page un correspondant rapportait que la récolte de tabac en 1889 avait été tellement abondante que les prix de vente n’avaient pas été bons à cause d’une concurence accrue et d’une mise en marché déficiente: il y a dix ans, alors que les plus fortes récoltes d’un individu atteignaient à peine deux mille livres, que la compétition n’existait pas, que toutes libertés étaient accordées il y avait beau jeu et le marché de Montréal suffisait. Mais nous ne sommes plus au temps où le District de Joliette seul, produisait du tabac et encore n’en produisait-il pas la cinquième partie de ce qui s’y récolte aujourd’hui. On s’est aperçu au dehors que cette culture est payante, malgré tout et cela a été si bien compris qu’aujourd’hui les comtés environnants et ceux de la rive sud du St-Laurent s’y livrent…
La culture et la préparation du tabac nécessitaient des opérations délicates et du savoir faire; il y avait encore des améliorations à apporter aux procédés de culture et à la mise en marché de la récolte. Notre tabac ne subit qu’une préparation et vendu ainsi, il ne peut se conserver dans la saison chaude; les cultivateurs tiennent pour diverses raisons à s’en débarrasser avant le printemps. De leur côté, les commerçants connaissent ce défaut et craignent du faire du stock au delà de ce qu’ils croient pouvoir vendre dans la saison d’hiver.
En 1892 la Compagnie de Tabac Canadien de Joliette et la Compagnie de Tabac Canadien de St-Jacques ont annoncé leur fusion sous le nom Compagnie de Tabac de Joliette et de Saint-Jacques.
L’historique Saint-Jacques une Nouvelle Acadie donne une information différente. Trop d’audace dans l’entreprise fit cesser les opérations, vers 1892. Salomon Venne acheta la manufacture et les entrepôts contenant 35,000 livres de tabac, et reprit pour quelques temps le commerce en compagnie de U. Gervais, de Joliette. Officiellement, la Compagnie Manufacturière de Tabac Canadien de Saint-Jacques a été dissoute en 1896.
Le neuf novembre mil huit cent quatre-vingt-seize, à une assemblée des actionnaires de la Compagnie Manufacturière de Tabac Canadien de Saint-Jacques… il a été décidé et résolu de liquider volontairement les affaires de la dite compagnie et de dissoudre la dite compagnie, et M. Louis C. Rivard, comptable, de la ville de Joliette, a été dûment nommé liquidateur avec tous les pouvoirs et attributions à lui conférés par la loi dans le but de liquider les affaires de la dite compagnie et de distribuer son actif… (Gazette officielle du Québec, 6 mars 1897).
En 1894 la récolte du tabac à Saint-Jacques a dépassé les deux millions de livres.
La Compagnie Manufacturière de Tabac Canadien de Joliette
Suivant l’exemple de Saint-Jacques toute la région de Lanaudière s’était mise à la culture du tabac. On sait que le comté de Joliette est celui qui produit le plus de tabac de toute la province.
En 1883 la Corporation de la ville de Joliette a accordé un bonus de $3.000 pour la construction d’une manufacture dans la ville. La Compagnie Manufacturière de Tabac Canadien de Joliette a été incorporée.
Le fonds social de la compagnie était de $20.000 divisé en 200 actions de $100. Les premiers directeurs étaient Jean-Baptiste Avila Richard, Dieudonné Désormiers, Georges Guilbault, Jean-Louis Fontaine et F. A. Médéric Foucher, encore lui.
Le 15 janvier 1884 l’Honorable George Baby juge de la Cour du Banc de la Reine et Edouard Guilbault propriétaire d’une manufacture de chaussures membre de la Chambre des Communes ont vendu à la Compagnie Manufacturière de Tabac Canadien de Joliette représentée par le Dr. Antoine Majorique Rivard un terrain borné par les rues Daillebout (aujourd’hui Baby) et St-Charles-Borromée (N°50). Le 10 octobre Aimé Riopelle a vendu à la compagnie les terrains N°39 et 51; le 14 août 1885 G. Baby et E. Guilbault ont vendu le terrain N°49. Louis C. Rivard était gérant de la manufacture en 1893.
En 1885 il y avait déjà 76 employés; la manufacture a été rapidement agrandie et modernisée pour satisfaire la demande.
Le 18 janvier 1886 la Cie Manufacturière de Tabac Canadien de Joliette a notifié Arcadius Labreque marchand de Montréal qu’elle avait convenu avec lui qu’il vendrait son tabac manufacturé en exclusivité sur l’île de Montréal en gros et en détail, le tabac haché à 23 cents la livre en paquets de 1/5, 1/4, 1/2 et 1 livre, le tabac en torquette «Laurentides» 29 cents la livre en boîtes de 15 à 25 livres, le tabac noir à raison de 30 cents la livre en boîtes de 15 à 25 livres. Du 20 avril 1884 à novembre 1884 il en avait vendu pour environ 6.000 piastres mais seulement 300 piastres de novembre 1884 à avril 1885 et il refusait depuis de vendre la production de la compagnie qui résiliait donc son accord et demandait des compensations pour ses pertes.
La compagnie a engagé Ovide Sainte-Marie comme agent général pour la vente en 1886 pour assurer la mise en marché de sa production: tabac jaune, tabac noir, tabac haché.
La manufacture a été agrandie à plusieurs reprises. Le 13 novembre 1888 Aimé Riopel et J. B. A. Richard ont vendu à la Compagnie Manufacturière de Tabac Canadien de Joliette les lots N°3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10 et 11 de Joliette acquis de la Corporation du Comté de Joliette. Le président de la compagnie était J. B. A. Richard, le secrétaire Adolphe Fontaine, Edouard et George Guilbault, directeurs et Lewis Charles Rivard gérant.
En 1893 le journal de Joliette a publié un article célébrant le cinquantenaire de la ville; c’est spécial puisque la ville a été fondée en 1823. Cette charmante petite cité industrielle, qui bientôt méritera, grâce à l’intelligente exploitation du tabac, d’être surnommée le Richmond du Canada.
Les autres manufactures de tabac de Joliette
L’industrie du tabac est alors devenue très importante dans l’économie de Joliette, plusieurs autres manufactures ont été construites. La Canadienne établie en 1891 était la propriété de Joseph Ulric Gervais. Le tabac était séché à la vapeur dans des chambres chaudes, ce qui lui assure sa conservation pour un temps illimité, tout en lui communiquant dans toutes ses parties, l’arôme nécessaire.
Le 4 juillet 1894 Joseph Ulric Gervais manufacturier de tabac de Joliette a dû donner une garantie hypothéquaire à la société Drouin Frères & Cie de Québec à qui il avait vendu 50.000 livres de tabac pour garantir la livraison: le terrain N°90 dans Joliette avec les bâtisses et les machineries. Pour une raison inconnue le 14 août J. U. Gervais a vendu à Napoléon, Alexis et Edmond Drouin le terrain N°90 et les machines servant à manufacturer le tabac. Le 15 août J. U. Gervais a été engagé par Napoléon Drouin; celui-ci avait besoin d’un homme d’expérience pour diriger la manufacture et Gervais projetait de la racheter dès que possible. Comme il était aussi le geôlier de la prison de Joliette il s’engageait à faire travailler les prisonniers à la manufacture si possible.
Les frères Drouin ont fondé une importante compagnie de vente de tabac à Québec en 1899, la Rock City Tobacco Company.
Dans l’historique publié par la ville de Joliette pour son bicentenaire on apprend que les machines de la manufacture pour le séchage du tabac avaient une capacité de 3 millions de livres et que ses chambres de fermentation pouvaient accueillir 1 million de livres de tabac.
Le 20 mai 1889 Aimé Riopel hotelier et Ephrem Bolduc marchand ont protesté contre Tancrède Gibeau cultivateur de St-Jacques qui leur avait vendu 75.000 livres de tabac de première qualité et 25.000 de tabac en feuille dont la qualité s’était avérée insatisfaisante. Ephrem Bolduc achetait le tabac des cultivateurs moitié en argent et moitié en marchandises à son magasin de la place du marché.
M. Ephrem Bolduc, autrefois marchand de cette ville, doit bientôt ouvrir une manufacture de tabac, à l’ancienne place d’affaires de M. Alphonse Durand (L’Étoile du Nord, 16 novembre 1893). Le 6 décembre 1898 Sinai Bourgeois et Ephrem Bolduc ont formé une société pour faire le commerce du tabac.
Lewis C. Rivard le gérant de la manufacture de tabac devait être prospère, il a été le premier à circuler en automobile dans les rues de Joliette en 1900.
Traité de la culture et de l’industrie du tabac – Louis V. Labelle
En 1898 Louis V. Labelle de Saint-Jacques a publié un traité illustré expliquant toutes les étapes de la culture et de la mise en marché du tabac.
Louis V. Labelle donnait des conseils pour valoriser le produit récolté. Il constatait que la production québécoise de tabac se limitait à la production de filasse ou intérieur des cigares. La production de la robe ou enveloppe demandait des soins particuliers et une sélection que les producteurs locaux ne maîtrisaient pas encore alors que sa valeur marchande était plus grande.
La valeur marchande du tabac produit dépendait pour beaucoup du traitement qu’il recevait pendant le curing, opération qui consistait à fixer dans le système cellulaire les huiles et les gommes essentielles qui sont moins abondantes sous notre climat. On ne peut atteindre ce résultat que par un contrôle absolu des courants d’air et de chaleur qui doivent déterminer la fermentation d’abord, et ensuite la vaporisation de l’eau contenue dans la plante. L’architecture des séchoirs est longuement détaillée dans le traité.
Le système de ventilation consiste dans une chambre à air située à 2 pieds sous le tabac à la base, des distributeurs d’air dans chaque section, la chambre à air verticale au centre de la bâtisse dans toute sa longueur leurs tuyaux les unissant aux entonnoirs extérieurs du séchoir, la tourelle rotative, les portes…
Dans le Bulletin sur la culture de tabac dans la province de Québec (1914) on trouve un autre modèle de séchoir breveté par Samuel Vessot inventeur et industriel de Joliette.
Le curing du tabac, ou séchage, correspond à l’étape qui intervient juste après la récolte des feuilles. Lors de cette phase, les feuilles sont soigneusement séchées pour éliminer l’excès d’humidité et permettre de modifier la composition chimique du tabac tout en préservant ses propriétés physionomiques.
Lorsque les feuilles ont perdu environ 80% de leur humidité, elles sont triées en fonction de leur poids et de leur taille, puis légèrement humidifiées (à hauteur de 18 à 25 % de leur poids) avant d’être placées en paquets d’environ cinquante feuilles... La fermentation est une étape décisive qui permet d’affiner les arômes du tabac et de développer sa couleur. Elle se produit naturellement grâce à la chaleur et à l’humidité créées par le stockage des feuilles dans des piles.
L’industrie du tabac à Saint-Jacques (suite)
En 1912, après un deuxième référendum, à l’effet d’obtenir un octroi de $10,000 pourvu que, chaque année, $6,000 seraient annuellement versés en salaires et que 300,000 livres de tabac seraient achetées à Saint-Jacques, M. Cusson bâtissait sur la rue Venne, la Saint-Jacques Tobacco Packing qui devint la Duys Canadian Tobacco. (Saint-Jacques une Nouvelle Acadie).
Au concours annuel de tabac canadien de Saint-Jacques de l’Achigan 1906 des prix ont été décernés aux meilleurs cultivateurs. 1er prix: Magnifique coupe en argent, offerte par l’honorable L. P. Brodeur, pour le tabac le mieux préparé pour le marché, gagnée par M. J. A. Bonin, notaire, de L’Assomption.
L’exposition de tabac à St-Jacques de 1914 a eu lieu dans la grande salle de la Saint Jacques Tobacco Packing Co. dont le président était Thomas Dufresne. Les classes de produits primés étaient les tabacs Comstock, Connecticut pour la pipe, Général Grant, rouge petit Havane ou autre pour filasse, quesnel, enveloppes à cigares, filasse à cigares, blue Pryor, Belgique et autres tabacs non compris dans les classes précédentes.
La Saint-Jacques Tobacco Packing créée en 1912 devint la Duys Canadian Tobacco. En 1919 un incendie a détruit la manufacture et Louis-Ovide Grothé de Montréal a formé une nouvelle compagnie pour la reconstruire. En 1930, la Société Coopérative Agricole du district de Joliette a racheté l’édifice. Un historique documentant le patrimoine architectural du comté de Montcalm recense plusieurs associations, coopératives et manufactures au 20ème siècle qui ont toutes disparues aujourd’hui. La Société Coopérative Agricole de Tabac du District de Joliette regroupant les producteurs de tabac de la région, comptait 213 membres dès 1933.
Quelques compagnies québécoises commercialisaient le tabac local, principalement Forest Frères Limitée de Montréal, la Rock City Tobacco Company fondée en 1899 par les frères Drouin et B. Houde & cie créée par Barthélemi Houde en 1841 à Québec. Les frères Forest sont nés à Saint-Jacques de l’Achigan. En 1893 Roch a déménagé à Montréal et s’est établi comme acheteur de tabac canadien; il a fondé une société commerciale avec ses frères en 1906.
L’industrie du tabac à Joliette (suite)
À Joliette aussi plusieurs manufactures de tabac se sont succédées après 1900. La manufacture de tabac et cigares de Joliette J.U. Gervais et Cie a fait faillite en 1913 et ses propriétés ont été vendues: le lot 90/22 sur la rue St-Louis avec les bâtisses, machineries et outillages et le lot 400 sur la rue de Lanaudière avec les bâtisses. Le tout a été adjugé à J. Ad. Renaud pour $7.000.
En 1915 M. Louis Arthur Bourdon manufacturier de cigares de L’Épiphanie a acheté l’ancienne manufacture Gervais, il a obtenu un bonus de $7.000 et certains privilèges de la ville de Joliette. Un contribuable anonyme a protesté le même jour dans L’Action Populaire qu’il y avait déjà un manufacturier de cigares dans la ville et que c’était de la concurrence déloyale.
M. le Maire Drouin de Québec était de passage à Joliette cette semaine. M. Drouin est venu visiter la nouvelle manufacture de tabac de M. L. A. Bourdon qui a obtenu dernièrement de la Rock City Tobacco de Québec un contrat pour 200.000 lbs de tabac à préparer (L’action populaire, 16 mars 1916).
Une nouvelle manufacture de cigares de fabrication spéciale est à s’installer à Joliette, et occupera une partie de la manufacture de tabac Bourdon, mais qui n’empèchera pas la manufacture actuelle de continuer ses opérations, car cette nouvelle manufacture qui nous arrive en est absolument indépendante, elle fabriquera des marques de cigares spéciaux qui nous amènera des ouvriers compétents dans la fabrication de cette marchandise (L’action populaire, 29 mars 1917).
Il y a ensuite eu plusieurs compagnies importantes qui se sont installées à Joliette, la Royal Standard Leaf Tobacco, la Compagnie de Tabac Canadien, la Coopérative des Tabacs Laurentiens, Imperial Tobacco. Il y a aussi eu plusieurs petites entreprise familiales spécialisées dans le tabac à pipe ou la fabrication de cigares.
Le 4 mars 1916 la Corporation de la ville de Joliette a adopté le règlement 262 pour accorder certains privilèges à Hildedge St-Georges qui voulait établir une manufacture pour la préparation des tabacs à cigares et cigarettes et pour la fabrication des cigares: un bonus de $3.000, une exemption de taxes, un tarif d’électricité réduit, etc.
Dans un cahier spécial sur Joliette le journal La Patrie du 28 août 1920 mentionne la Joliette Tobacco Co. Ltd., les établissements de commerce de tabac de MM. Léon Brousseau, Sam Rosine (Racine) et J.E. Lapalme, la manufacture de cigares H. St-Georges, la Montcalm Tobacco Co.
Le 12 mai 1923 J. Euclide Lapalme manufacturier de tabac de Joliette a vendu à la Compagnie de Tabac de Montcalm Limitée un terrain bordé par la rue Alice, la rue Taché, la manufacture McArthur et le terrain de l’ancienne Fonderie du Peuple. La Compagnie de Tabac Canadien Ltée a été fondée en 1927, Charles Bruno Marcotte en était le président et gérant général en 1944.
En 1947 la nouvelle usine de l’Imperial Tobacco a été inaugurée par le premier ministre Maurice Duplessis et le député Antonio Barrette, elle a aussi été bénie par Monseigneur Edouard Jetté.
Le marché de tabac de Joliette permettait aux cultivateurs de vendre leur récolte publiquement pour une saine concurence. En 1949 les membres de la Coopérative des Tabacs Laurentiens, vendeurs, offraient leurs produits aux principaux acheteurs, la Compagnie Imperial Tobacco, la Rock City Tobacco et autres, au Chateau Windsor de Joliette. La récolte cette année là était de 2.800.000 livres.
La vente de la récolte de 1953 du tabac jaune du district de Joliette ouvrira à 8 h. a.m„ le mardi, 17 novembre. Les cultivateurs et les acheteurs ont mutuellement décidé que tous les achats se feront dans la ville de Joliette… La récolte cette année est estimée à environ 5,000,000 lb.
Dans l’inventaire économique du comté de Joliette en 1957 on lit que l’usine de l’Imperial Tobacco au 289 rue Dugas était la plus moderne au Canada. Elle était spécialisée dans le traitement du tabac à cigares et employait 165 femmes et 70 hommes. En 1956 elle avait préparé 3 millions de livres de tabac à cigares, la compagnie avait aussi acheté 3 millions de livres de tabac jaune à cigarettes. L’usine a fermé ses portes en 2000, elle n’employait plus que 74 travailleurs.
La Coopérative des Tabacs Laurentiens au 295 rue Hélène Boulé appartenait à Leamington Tobacco Sales Corporation Limited, elle employait 125 hommes et 100 femmes pour traiter 2 millions de livres de tabac. La Maison H. St-Georges faisait la manipulation du tabac en
feuilles… Au nombre des manipulateurs de tabac on trouve aussi M. Antonio Brousseau qui opère depuis 1942 un établissement situé à 306 rue St-Louis… M. J.-W. Lafond, qui est dans l’industrie du tabac depuis 43 ans, fait la manipulation du tabac dans son usine située au numéro 797 rue de Lanaudière… Une autre entreprise de manipulation de tabac en feuilles est celle de M. Lucien Malo, sise à 659 rue St-Viateur… La fabrique de cigares de Hottin & Cie Limitée date de 1933, elle emploie 4 hommes et 1 femme qui, en 1956, ont fabriqué 400,000 cigares.
Des statistiques produites pour le gouvernement du Québec en 1966 confirment l’importance de la région de Lanaudière dans la culture du tabac. Presque toute la production du tabac jaune à cigarettes venait des comtés de Joliette, Berthier et L’Assomption.
Le tabac à cigares était cultivé dans le comté de Montcalm et ceux de L’Assomption et Joliette.
La culture du tabac à pipe était marginale par rapport aux autres variétés.
Quelques photos des archives
La culture du tabac qui était concentrée autour de St-Jacques s’est étendue sur des terres pauvres qui étaient autrefois délaissées. Elle a permis de revaloriser des terres sablonneuses à Lanoraie et St-Thomas en particulier. Dans les archives du Québec (BANQ) on trouve de nombreuses photos illustrant les travaux qui ont été faits sur ces terres où on ne trouve plus aucun champ de tabac.
Témoignage d’un ancien
Un ami, anciennement de L’Épiphanie, m’a envoyé ces précisions, souvenirs de jeunesse:
Oncle André plantait du tabac à pipe qu’il livrait à la COOP de St-Jacques. J’y ai travaillé avec lui (et d’autres). Il s’agissait de couper la tige et de l’insérer sur une latte qui pouvait contenir 5 tiges, la latte était placée sur une voiture munie d’un « rack ». Il fallait ensuite décharger dans le séchoir à tabac, 4 ou 5 épaisseurs de lattes superposées. Séchage naturel. En janvier ou février, fallait descendre les lattes, enlever les tiges des lattes. Ensuite, je crois que l’habitant enlevait les feuilles des tiges et constituait un ballot qui prenait le chemin de la COOP… Oncle André laissait faner le tabac quelques heures après l’avoir coupé. Une lance métallique insérée sur la latte et très pointue, permettait de remplir la latte, attention à ne pas se blesser!
La culture du tabac à cigarettes ou du cigare est assez différente. On cueille feuille par feuille avec précaution. Au village il y avait une manufacture de tabac (Bourdon) qui a fonctionné assez longtemps. Le père du notaire Forest y était impliqué comme créancier. La manufacture de boîte de cigares était près de la gare du CN.
La culture du tabac est particulière dans nos régions, à cause du gel fréquent en début de saison et à la fin. La graine est mise en terre dans une couche, le jeune plant est repiqué aux champs lorsque tout risque de gel est passé. Sarclages fréquents, surveillance de la présence du ver à tabac qui bouffe les feuilles (toxiques). J’imagine que l’habitant les enlevait à la main. Oncle André devait pulvériser des poisons. Si les vaches mangeaient du tabac, elles pouvaient en mourir. Lors de la rentrée du tabac (en lattes) dans le séchoir, il fallait laisser les portes ouvertes pour éviter que le tabac chauffe. C’était une odeur très agréable pour moi! Les vaches d’oncle André pacageaient près de son séchoir et il devait poser de la broche piquante (barbelée) pour les empêcher d’y entrer… Les séchoirs à tabac cigarettes étaient assez différents de ceux du tabac à pipe qui servaient aussi de remise à machineries.





















































































