L’industrie de la volaille à St-Félix-de-Valois

Le logo de Saint-Félix-de-Valois est un coq. Sur le site de la municipalité on apprend que c’est pour souligner l’importance de l’industrie de la volaille pour sa population:

Au début des années 1980, 85 % de la population vit de l’aviculture. Les abattoirs traitent 11 millions de poulets par année. Saint-Félix-de-Valois est ainsi la capitale provinciale de l’aviculture.

Pierre Dalcourt le fondateur

Pierre Dalcourt
Pierre Dalcourt

C’est un musicien, professeur de violon, qui est le fondateur de cette industrie. Pierre Dalcourt est né aux États-Unis puis il s’est installé à Saint-Félix-de-Valois sur le rang Ramsay vers l’âge de 40 ans à la suite d’une maladie. Il avait passé sa convalescence chez un éleveur de poules aux États-Unis et étudié sa méthode.

Il a mis au point une moulée pour nourrir les poules qui les faisait pondre même en hiver. Il a commencé avec un poulailler en 1908 et en 1921 il vivait confortablement avec 250 poules.

À sa mort en 1930 la communauté de St-Félix lui a rendu hommage. Tout le monde l’avait copié et il avait toujours donné ses conseils gratuitement à tous ceux qui en avaient besoin; un chrétien modèle en plus.

L'Action Populaire 21 décembre 1950

Pierre Dalcourt a apporté la prospérité à son village d’adoption. Les terres agricoles de St-Félix sont pauvres, l’aviculture a offert une alternative.

Mais tandis que Pierre Dalcourt pouvait vivre avec ses 250 poules pondeuses, à partir du moment où tout le monde l’a copié il a fallu trouver de nouveaux marchés. En 2022 un éleveur doit produire des centaines de milliers de volailles pour vivre, la globalisation de l’industrie a changé l’échelle des valeurs.

L’article de L’Action Populaire du 21 décembre 1950 raconte son histoire, la municipalité de St-Félix lui a aussi consacré une page de son site:

Rosario Girard éleveur de volailles

Reine Parent Lafortune raconte l’histoire de Rosario Girard dans Mœurs et Coutumes d’autrefois. Natif de Charlevoix il a acheté en 1931 80 arpents de terre à St-Félix pour profiter de cette nouvelle industrie. Il a acheté 1.000 poussins au printemps et construit l’éleveuse au mois de mai. Pendant l’été il a construit le poulailler pour les pondeuses. Ses voisins Alfred Beaulieu et Arthur Murray l’ont aidé et lui ont donné la recette de leur moulée qui donne des œufs à la coquille rougeâtre avec des jaunes pâles.

Rosario Girard et sa famille

R. Girard a été un des premiers clients du comptoir avicole qui logeait alors chez Xavier Gravel. Il y livrait ses œufs et revenait avec sa moulée.

M. Girard a vraiment commencé au bas de l’échelle. Il a connu l’époque des poulaillers non éclairés la nuit, la cueillette des œufs à la main deux fois par jour, les couveuses chauffées à la lampe à l’huile, où il devait tourner les œufs manuellement pour les empêcher de coller à l’intérieur.

Poulaillers à St-Félix-de-Valois
Poulaillers à St-Félix-de-Valois

R. Girard n’était pas né à St-Félix mais lui aussi a beaucoup donné à son village d’adoption. Il a été directeur du comptoir avicole pendant 6 ans bénévolement. En 1938 il a reçu la médaille d’argent du mérite agricole des mains de l’honorable Antonio Barette. À la fin de sa vie il affichait sur son mur des plaques des Chevaliers de Colomb et de la municipalité de St-Félix, des félicitations du Lt-Gouverneur Jean-Pierre Côté, de P.E. Trudeau, du gouverneur général M. Michener, de la reine Élisabeth II et la bénédiction personnelle du pape Jean-Paul II.

Le comptoir avicole en 1930

L’augmentation constante de la production d’œufs rend vite leur écoulement problématique. Il fallait corriger la situation et c’est ainsi qu’une cinquantaine de personnes décidèrent de fonder une coopérative.

Richard Belleville

En 1930 c’était la crise économique et les éleveurs de volailles de Saint-Félix se sont regroupés en coopérative. L’inventaire économique du comté de Joliette de 1957 montre l’importance du comptoir avicole pour l’économie de Saint-Félix dès cette date.

Le comptoir avicole de St-Félix-de-Valois

Bilan de l’année 1956

  • Le comptoir a reçu 1.431.086 douzaines d’œufs
  • Le couvoir: le nombre des œufs incubés a été de 928.650; celui des poussins éclos et vendus de 663.850
  • La meunerie: on a fabriqué 136.293 sacs de ration balancée Saint-Félix pour les volailles
  • Le magasin: c’est un magasin général pour aider les aviculteurs; les ventes ont été de $110.202 pour l’année 1956
  • Le poste d’abattage: inauguré en 1956 il a livré 2.589.926 poulets à griller (3.351.311 sujets abattus au total)
Le comptoir avicole de St-Félix-de-Valois
Le mirage des œufs

Le poste d’abattage était encore un peu artisanal mais grâce à la coopération l’industrie était passée à une toute autre échelle en quelques années.

L’industrie de la volaille de St-Félix a amené un boom démographique et de bons emplois spécialisés.

Le sexage

Une fois éclos, les poussins d’un jour sont passés à un spécialiste-sexeur qui sépare les cochets des femelles. Cette tâche était souvent confiée à des étrangers. On faisait venir des sexeurs japonais, car peu de Québécois pouvaient faire ce travail qui demandait une grande rapidité et une grande dextérité. Il n’est pas facile de voir la différence entre une femelle et un cochet. Le sexeur doit voir la petite différence de couleur de l’anus de l’oiseau…

Comptoir avicole: le sexeur
Sexeur au travail

Les 8 frères Benny

L’invention du poulet rôti

En 1930 le poulet rôti n’existait pas encore. On élevait des poules pour les œufs et les poules passaient à la casserole avant d’être trop vieilles et trop dures. Les mâles (sauf le reproducteur) étaient éliminés à la naissance car on ne savait pas quoi en faire. Les poules étaient amenées vivantes au marché et tuées devant le client qui devait les emporter pour les plumer et les préparer.

Le poulet rôti va devenir très populaire vers 1950.

R. Belleville raconte l’histoire des 8 frères Benny. En 1947 c’est Joseph-Georges, le troisième, qui a eu une idée.

À cette époque-là, dans le comptoir avicole de Saint-Félix, on séparait les poules des coqs. Ces derniers à la mauvaise réputation d’être plus difficiles à engraisser, étaient placés dans de gros sacs et noyés par Gaston Nadeau dans la rivière L’Assomption…

R. Bellevile

Joseph-Georges a obtenu gratuitement 1.500 poussins, ils les a engraissés pendant l’été et il a pu les revendre un bon prix à l’automne. 10 ans plus tard les 8 frères produisaient 325.000 poulets par année.

Les 8 frères Benny en 1955

Beaucoup d’autres ont fait comme eux et la production a continué à augmenter.

La maladie de Newcastle

En mai 1957, une épidémie de Newcasle oblige les aviculteurs de Saint-Félix et des environs à tuer tous leurs poulets et leurs poules. Un oiseau atteint de la maladie tousse, tombe sur le côté et meurt quelques heures plus tard.

R. Belleville
Maladie de Newcastle
Maladie de Newcastle (Wikipedia)

Ce sont les inconvénients de l’élevage industriel et les éleveurs de Saint-Félix n’ont pas échappé aux ravages de cette peste aviaire. Cette première crise a été très dure à traverser, je suppose qu’il y en a eu d’autres mais que les systèmes d’assurance collective se sont améliorés avec le temps.

Le Festival de la volaille de Saint-Félix-de-Valois

Coq’chose à voir!

De 1979 à 1984 Saint-Félix-de-Valois a organisé le Festival de la volaille pour célébrer cette industrie qui faisait vivre 85% de sa population.

Un petit clin d’œil à Pierre Foglia:

La presse, 26 juin 1980

L’industrie de la volaille en 2022

Le succès de l’industrie de la volaille à Saint-Félix-de-Valois est emblématique de la dérive de l’industrie au XXème siècle. Un petit commerce sympathique qui faisait vivre une population est devenue une industrie hautement automatisée qui ne produit plus beaucoup d’emplois.

En 1922 on pouvait nourrir une famille avec 250 poules, en 2022 il en faut des centaines de milliers pour la même chose.

Usine à poulets

Et en 2022 on voit dans la campagne d’énormes entrepôts industriels où des volailles sont concentrées. Ce sont des laboratoires confinés où tout est contrôlé. L’industrie produit une énorme quantité de déchets animaux et pharmaceutiques qui est plus ou moins recyclée et qui parfume les alentours quand ils sont épandus.

Sources des illustrations: toutes les images viennent des archives de la BANQ sauf si identifiées autrement. La photo de la famille Girard a été numérisée à partir du livre de Reine Parent Lafortune, Mœurs et Coutumes d’autrefois.

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