Des missionnaires protestants à Chertsey en 1867

Pendant 10 ans les premiers habitants de Chertsey se sont divisés sur l’emplacement de l’église du village au point où certains sont devenus protestants pour signifier leur mécontentement. C’est une sorte de légende dans l’histoire de Chertsey pourtant j’ai découvert que c’est une histoire bien connue des historiens protestants (francophones).

Le village Lafontaine 1852
1852 – Plan du village de Lafontaine – BANQ

J’habitais le Village Lafontaine, site du premier centre du village de Chertsey et son histoire m’avait intéressé. En 1859 la Société des Défricheurs et le Gouvernement avaient décidé de construire l’église au centre du canton pour favoriser son développement mais la plupart des premiers colons habitaient au sud. Ils ont fait des pétitions pour déménager l’église plus près de chez eux, là où elle est actuellement.

En 1867 l’Évêque a ordonné la démolition de l’église du Village Lafontaine et son déménagement. Ceux qui avaient investi dans ce qui devait être le centre du village ont beaucoup perdu et protesté. Le jour de la démolition de l’église ils avaient même pris les armes comme ultime moyen de protestation; plusieurs seraient ensuite devenu protestants. C’est raconté dans l’histoire de Chertsey de Marcel Fournier mais les archives protestantes ont conservé d’autres informations.

Il ne faut pas oublier qu’en 1854 une grosse chicane avait déjà eu lieu à propos de la construction du chemin du Gouvernement.

L’histoire racontée par les protestants

En 1834 des missionnaires protestants francophones issus du mouvement du Réveil en Suisse sont venus au Canada pour évangéliser les amérindiens; les protestants anglophones leur ont plutôt conseillé de travailler en milieu francophone. Ce qui a beaucoup inquiété l’Église catholique. Dans les chicanes de paroisse il y avait un nouveau moyen de pression pour protester: faire venir les missionnaires protestants, les suisses comme on les appelait.

Joseph Vessot
Joseph Vessot

Jean-Louis Lalonde a écrit la biographie d’un de ces missionnaires, Joseph Vessot, un français converti au protestantisme qui s’est installé à Joliette où il prêchait le Réveil. Les protestants ont conservé des annales documentées de ces premiers prêcheurs francophones en terre catholique. J.-L. Lalonde raconte que peu après la confrontation à l’ancienne église le 9 avril 1867 deux missionnaires sont venus rencontrer les protestataires à Chertsey.

Montreal witness 30 octobre 1867
Montreal witness 30 octobre 1867

Ce n’est pourtant qu’en juillet que deux missionnaires (Vessot et Ami, semble-t-il) furent informés de la situation et qu’ils invitèrent les gens à les rencontrer. Venus d’un peu partout, ces catholiques se rassemblèrent près d’un petit bois pour écouter pour la première fois une version réformée du message de l’évangile du Christ. Par la suite, ils reçurent les missionnaires avec bienveillance. Parmi ces hôtes, se trouvaient certains leaders comme Michel Hémond, propriétaire foncier, Cyrille Morin, du magasin général et un M. Lavigne.

Ami signale les premières réactions. Certains ont encore bien des objections à formuler, d’autres se désolent de ne plus avoir « le bon Dieu » (le Saint-Sacrement) à leur disposition. On compare une bible catholique avec une protestante et on n’y voit sensiblement pas de différence. Malgré la démarche expresse des colons, – un émissaire a fait 90 milles [140 km] à cheval pour rejoindre les curés de R, Saint-I, Saint-P et Joliette –, le clergé refuse de débattre des questions litigieuses avec les protestants, créant une mauvaise impression auprès de certains fidèles. Le 16 septembre, Ami passe la soirée à rédiger des lettres d’abjuration que les intéressés signeront le lendemain. Un jeune homme maintenant convaincu s’est mis à distribuer Nouveaux Testaments et traités à ses voisins et à discuter avec eux de l’Évangile.

Mlle [Sara] Vernier, ayant accompagné le pasteur J.-A. Vernon, raconte comment l’épouse du marchand du magasin général a évolué, et chante même les cantiques au moment des assemblées, lit des passages bibliques, pose des questions et finit par se rallier à son mari. Les échanges et controverses ont continué de faire rage et de séparer les couples ou les membres de cette paroisse catholique. Cette « conversion massive » à Chertsey cause donc tout un émoi tant chez les protestants que chez les catholiques, clergé, pasteurs et fidèles compris.

Pourtant, malgré l’expédition de lettres officielles d’abjuration, le tout ne sera qu’un feu de paille… En 1872, on ne dénombre qu’une famille protestante dans ce hameau. Au dire d’un témoin bien informé, seuls David et Romuald Granger, ainsi que Cyrille Morin se firent protestants. Et le premier quitta le village pour aller à Saint-Alphonse avec sa femme qui était maîtresse d’école.

Montreal witness 30 octobre 1867
Montreal witness 30 octobre 1867

D’après l’article du Montreal Witness il y a en plus eu un procès à Joliette devant le juge Baby, un bleu vendu aux prêtres, à propos de billots de bois que les protestataires ne voulaient pas rendre. La cour de Justice Britannique a servi d’arme de vengeance au clergé Romain!

Extrait de Joseph Vessot, colporteur de bibles et pasteur presbytérien au Québec 1810-1898 par Jean-Louis Lalonde (avec sa permission):

The Montreal Witness 30 octobre 1867
The Montreal Witness 30 octobre 1867

Joseph Vessot était un colporteur de bibles, il avait un stand au marché de Joliette où il prêchait le Réveil et il prêchait en français ce qui dérangeait beaucoup.

Les églises catholique et anglicane s’accommodaient plutôt bien à cause de la barrière de la langue qui gardait les ouailles chacune dans leur troupeau. La prédication en français, surtout après la conversion très spectaculaire du Père Chiniquy, était très inquiétante. Dans les conflits les paroissiens ont commencé à faire du chantage auprès du clergé en menaçant de se convertir.

La réaction a été violente. Dans cet article du 30 octobre 1867 lui aussi on peut lire que le stand de Joseph Vessot au marché de Joliette a été vandalisé par 30 enfants encouragés par des prêtres.

Le 9 juillet 1871 trois à quatre cents personnes étaient venues entendre le Père Chiniquy prêcher à Joliette selon le Montreal Witness (21 juillet 1871) ce qui a provoqué une émeute anti-protestante dans la ville.

Les tensions se sont apaisées par la suite. Joseph Vessot est devenu pasteur et un membre respecté de la communauté. Son fils Samuel a inventé une machine agricole à 17 ans et il a fondé une industrie importante au Village Vessot au sud de Joliette. Voici la description du domaine agricole de la famille Vessot en 1909:

Le Canada 29 juillet 1909
Le Canada 29 juillet 1909

La démolition de l’église de Chertsey par Marcel Fournier

Le matin qu’on a démoli la vieille église, le curé Thibodeau était présent sur les lieux. Il y avait deux ou trois prêtres avec lui. Il donna ordre aux ouvriers de défoncer la porte. Pierre Béland (en face de Louis Tremblay, lot d’Olivier Rivest) enfonça la porte cadenassée par les gens du village Lafontaine. Isaïe Bourgeois, père d’Ulric, resta toujours de mauvaise humeur ; il portait, ce matin-là, un couteau à boucherie en gaine. Il vint à l’église ici. Un autre portait un fusil. Le petit groupe de militants borna là sa résistance. David Granger, Romuald (Magloire) Granger et Cyrille Morin se firent protestants. David est parti pour Saint-Alphonse, sa femme était maîtresse d’école. A part ces trois, tous les autres vinrent à la nouvelle église.

Histoire de Chertsey

Cyrille Morin a été le premier maire de Chertsey en 1856, il était juge de paix, propriétaire d’un moulin à scie. La famille Granger faisait aussi partie des fondateurs, Magloire Granger (père) a été le premier secrétaire-trésorier de la municipalité, marchand général, membre de la Société des Défricheurs avec C. Morin et le curé Paré.

L’histoire racontée par une source anonyme

La Société d’Histoire de Joliette de Lanaudière a conservé un document anonyme qui donne d’autres informations:

La famille Morin, la plus rapprochée de l’ancienne église, était naturellement la plus affectée et la plus opposée. Elle était composée de Delphin, Damien, Adrien et Arsène Morin. Un seul, Damien Morin, persista dans son opposition et laissa l’église catholique. Quelque temps plus tard il partit de St-Théodore pour aller habiter Montréal avec sa famille pratiquant la religion que le Père Chiniquy l’Apostat prêchait alors.

L’affaire fut certainement sérieuse, surtout lorsqu’il s’agit de transporter à la nouvelle église les ornements et le mobilier de l’ancienne. Les charretiers qui se rendirent pour en faire le transport trouvèrent les familles susnommées en armes sur le perron de leur église. On leur fit défense sous peine de mort de toucher à quoi que ce soit. Forcément ils revinrent bredouilles et ce ne fut qu’à force de pourparlers et surtout par l’acte courageux de quelques citoyens qui forcèrent le blocus qu’on put transporter les objets en litige. Longtemps les gens n’allèrent pas à la messe du dimanche matin. Le père Dulong qui avait trois de ses fils dans son voisinage alla les trouver et leur dit: « Ce matin on va à la messe, je m’ennuie du bon Dieu. Suivez moi on fait une bêtise ». Les fils écoutèrent et et les voisins revinrent, à part Damien Lussier.

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