La Compagnie du Nord-Ouest à St-Liguori

En 2021 j’avais fait une recherche sur un moulin appartenant à Peter McGill situé sur la rivière Ouareau à St-Liguori sans trouver beaucoup d’informations. Depuis j’ai reçu de nouveaux renseignements, les membres de la compagnie McKenzie, Oldham & Co. qui l’ont acheté en 1812 étaient étroitement associés à la Compagnie du Nord-Ouest et à la traite des fourrures.

Terrebonne base d’approvisionnement

La ville de Terrebonne prépare une exposition pour rappeler sa place dans l’histoire de la traite des fourrures; c’était une base d’approvisionnement pour ce commerce.

Simon McTavish
Simon McTavish

Après d’importantes recherches en partenariat avec Patrimoine et Histoire Terrebonne (PHT), l’ancien coordonnateur de la SODECT et son équipe ont découvert que Terrebonne était alors un important moteur économique pour la province. De fait, à l’époque de la traite des fourrures, les produits de la région étaient exportés un peu partout jusqu’aux Antilles.

De Terrebonne à Fort Chipewyan

Simon McTavish qui avait fait fortune avec la Compagnie du Nord-Ouest a acheté la seigneurie de Terrebonne en 1802, il a fait construire 2 moulins, une boulangerie et d’autres établissements industriels pour approvisionner les Pays d’En-Haut.

McKenzie, Oldham & Co

Quand il est décédé en 1804 les frères Henry et Roderick McKenzie ont continué son travail. Ils se sont associés à d’autres marchands de fourrure pour créer la compagnie McKenzie, Oldham & Co. Celle-ci a construit de nouveaux moulins très modernes quand les premiers ont brûlé: l’un des plus imposants moulins à eau du Canada avec ses cinq moulanges.

McKenzie, Oldham & Co
La bourgeoisie marchande en milieu rural – C. Pronovost

L’université McGill a toute une documentation sur la compagnie:

McKenzie - Oldham & Co

En fait il semble que la compagnie existait déjà avant 1805 et qu’elle était directement impliquée dans la traite des fourrures.

Les voyageurs et leur monde
Les voyageurs et leur monde – Carolyn Podruchny
William McGillivray
William McGillivray

La compagnie McKenzie, Oldham & Co a publié plusieurs avis de poursuites légales qui permettent de connaître ses administrateurs. Dans la première il y a Henry M’Kenzie, Jacob Oldham, John Gregory, William M’Gillivray, Duncan M’Gillivray, William Hollowell et Roderick M’Kenzie. Dans la deuxième se sont ajoutés Angus Shaw et Archibald M’Leod. Ce sont tous des négociants de fourrures, ils sont tous écossais et plus ou moins apparentés.

Simon McTavish, Roderick McKenzie et l’arpenteur Joseph Bouchette ont épousé 3 filles du principal traiteur de fourrures de Michillimakinac Charles-Jean-Baptiste Chaboillez. Roderick était le neveu préféré du découvreur du fleuve McKenzie, Sir Alexander. Dans la seigneurie de Mascouche Peter Pangman était lui aussi un traiteur de fourrures qui a fait fortune. À L’Assomption d’autres traiteurs de retour au pays approvisionnaient la traite des fourrures comme Benjamin Beaupré, Laurent Leroux et Urgel Archambault.

Frances Ann Hopkins - Voyageurs at dawn
Frances Anne Hopkins – Voyageurs at dawn 1871

Beaucoup d’habitants de la région s’engageaient pour des voyages vers l’ouest, un travail très dur mais qui rapportait un peu. Claude Ferland a fait une étude sur les Cadiens et voyageurs, il en a répertorié à St-Jacques, L’Assomption, Berthier… En 1778 François et Amable Martin, Jean-Baptiste Dugas et Jean-Baptiste Leblanc de St-Jacques s’engageaient pour Michilimackinac.

Joseph Landry et Charles Doucet étaient dans le canot d’Alexander McKenzie dans ses 2 voyages de découverte. Lui est devenu Sir, eux ont reçu leurs gages.

L’achat du moulin de Joseph Ratelle

J’ai écrit à Patrimoine et Histoire Terrebonne pour savoir si ils avaient des informations sur Oldham Farm. Claude Blouin, administrateur, m’a envoyé la copie du contrat d’achat du moulin de Joseph Ratelle par Henry McKenzie et Jacob Oldham de Terrebonne et Alexandre Malbut de L’Assomption en 1812. Joseph Ratelle demeurait au lieu nommé le Lac Ouareau dans la paroisse de St-Jacques ou la seigneurie de St-Sulpice. Le contrat est difficile à comprendre, c’est une sorte de location à long terme.

En 1812 il y avait déjà moins d’argent à faire dans le commerce des fourrures mais la guerre en Europe a ouvert le marché du bois à l’exportation. La compagnie McKenzie, Oldham & Co cherchait peut-être à diversifier ses activités en profitant de cette nouvelle opportunité et certains de ses membres ont racheté un site déjà exploité pour le moderniser?

En tout cas il y avait un moulin à St-Liguori avant 1812.

Le moulin de David Manchester

Lac Ouareau 1815

L’arpenteur Joseph Bouchette n’avait pas détaillé le territoire de Saint-Liguori sur sa carte du Canada de 1815, il avait dessiné un lac nommé Lac Ouareau à son emplacement. En 1821 quand il a dessiné la carte du Township de Rawdon il a dessiné des moulins et des chemins y menant et il a nommé le lieu Manchester Place. Mais le lac Ouareau avait disparu.

Rawdon 1821

En fait il a dessiné 2 ensembles de moulins sur la rivière Ouareau et un sur la rivière Rouge.

Plan of the Township of Rawdon and Kildare.

Finalement sur la carte du Canada mise à jour en 1831 il a dessiné les Manchester Mills et un pont qui traversait la rivière Lac Ouareau.

Carte de Joseph Bouchette 1831 (détail)

Philemon Dugar (Dugas) qui avait des moulins à scie, à farine et à avoine sur la rivière Rouge avait fait construire ce pont à ses frais et il demandera a être dédommagé.

Appendix journal de l'assemblée 1833
Appendix journal de l’assemblée 1833

Le moulin de Joseph Ratelle a pris le nom de David Manchester qui l’opérait. On trouve des traces de David Manchester dans l’histoire de Rawdon, comme cette signature dans une pétition de 1834:

David et Jacob Manchester

Dans l’histoire de Rawdon on trouve quelques informations. La famille McKenzie est présente mais il y a beaucoup de familles McKenzies. Roderick semble avoir d’abord remplacé son frère Henry dans la gestion du moulin. Jacob Oldham une génération plus jeune a fini par racheter les parts des autres car c’est sa succession qui va être poursuivie en 1846.

En 1840 des anciens de la Compagnie du Nord-Ouest réclamaient des terres à Rawdon en tant que Voyageurs: John McKenzie, John McGillivray et James Maxwell:

L’arpenteur Laurent Dorval a dessiné un plan de St-Liguori en 1840. Joseph Ratelle est toujours propriétaire des lots situés devant les moulins. Messire Paré curé de St-Jacques est en face. Sur le lot de Claude Dugas il y a une annotation, c’est sans doute le site d’autres moulins comme nous le verrons. John Laprairie en face est peut-être celui qui construira un moulin à Chertsey vers 1851. Il y a ensuite les moulins Bourgard (Beauregard) puis il y avait les moulins des seigneurs Sulpiciens dans le village actuel, en-dehors de cette carte.

Le seul pont pour traverser la rivière Ouareau était sur la chaussée du moulin.

Les moulins de Peter McGill et J.-H. Dorwin

Jacob Oldham est décédé en 1824. En 1846 John McKenzie agit en tant que curateur de sa succession quand il est poursuivi par Jean-Baptiste Leblanc. Jean-Baptiste Demers junior habite sur le site du moulin et un de ses voisins est J.-H. Dorwin.

La Gazette de Québec 22 octobre 1846
La Gazette de Québec 22 octobre 1846

Une description des moulins de la rivière Ouareau datant de 1844 disait que le nouveau propriétaire de Manchester était J.-H. Dorwin (Dorwan) marchand de bois installé à Rawdon, associé à Peter McGill (Mc-Gille). Il était peut-être juste locataire puisque le site sera mis en vente 2 ans plus tard.

Peter McGill était le neveu d’un célèbre marchand de fourrure écossais, James McGill.

L'Aurore des Canadas 2 juillet 1844
L’Aurore des Canadas 2 juillet 1844

L’article décrit aussi le moulin de N. Dugas et L. Morin et leur moulin à avoine situés un peu plus bas près d’un pont. Le moulin à scie était dessiné sur la carte de 1821 à côté de Manchester Place. Un descendant de Cyrille Morin premier maire de Chertsey (1856) où il possédait un moulin à scie m’a envoyé ces précisions:

En fouillant dans mes contrats, je retrouve un contrat daté du 24 mars 1832, devant Me A. Minier, notaire public, qui précise la construction d’un moulin à farine d’avoine, en bas du moulin à scie de Cérille Morin et Narcisse Dugas pour les sieurs Morin et Dugas. Sur la Côte Sud de la rivière du Lac Ouareau, paroisse St-Jacques. Ce devrait être St-Liguori aujourd’hui. Deux menuisiers de St-Jacques, Joseph Beauchamp et Félix Magneron dit Lajeunesse, qualifiés d’entrepreneurs réaliseront les travaux. Cérille Morin et Narcisse Dugas sont décrits comme marchands de bois.

Dans la biographie de J.-H. Dorwin on lit: il n’eut pas les moyens financiers de reprendre les affaires après qu’un violent incendie eut détruit ses scieries à Rawdon en 1859. François Lanoue dans Une nouvelle Acadie a publié un plan des propriétaires des terres de St-Jacques en 1861. Les lots 643 et 644 correspondent à Manchester Mills (Peter McGill), Joseph Jarret dit Beauregard occupe le moulin; le lot 645 correspond aux moulins de N. Dugas et L. Morin (J.-H. Dorwin). Le lot 574 situé en face du 643 appartient en partie à Dorwin.

Saint-Sulpice secteur St-Liguori
Montreal Herald 23 juin 1860
Montreal Herald 23 juin 1860

En 1862 les héritiers de Peter McGill ont mis la propriété de Oldham Farm en vente. Dorwin et McGill avaient bien essayé de rentabiliser leur commerce de bois en prolongeant la ligne de train de Barthélémy Joliette de Lanoraie jusqu’aux moulins de Manchester Mills et de Philemon Dugar au village Montcalm mais les difficultés les ont arrêté. Il semble que c’est à cette époque que les moulins ont cessé de fonctionner.

La Minerve 23 décembre 1862
La Minerve 23 décembre 1862

En 1864 les frères Dorwin ont mis en vente les moulins à scie extensive et leurs dépendances, situés sur la rivière Lacouareau à St-Liguori. Il s’agit d’une partie de la Rawdon Mill Property dirigée par Peter McGill & Co et les soussignés. Il y a aussi une ferme de 100 acres près du village de Rawdon (aux chutes Dorwin).

Montreal Herald 9 mai 1864
Montreal Herald 9 mai 1864

Roderick McKenzie

Roderick McKenzie par William Berczy
Roderick McKenzie par William Berczy

Roderick McKenzie a géré un moulin à St-Liguori. Avant de se retirer à Terrebonne il a fait une belle carrière à la Compagnie du Nord-Ouest.

Il a été chargé de la construction du Fort-Chipewyan sur le lac Athabaska qui va permettre l’exploitation de ce territoire très riche. C’était un intellectuel qui a fondé une bibliothèque dans des territoires complètement sauvages:

One of the establisher’s of the fort, Roderick Mackenzie of Terrebonne, always had a taste for literature, as was seen years later when he opened correspondence with traders all over the north and west, asking for descriptions of scenery, adventure, folklore and history. He also had in view the founding of a library at the fort, which would not be only for the immediate residents of Fort Chipewyan, but for traders and clerks of the whole region tributary to Lake Athabasca, so that it would be what he called, in an imaginative and somewhat jocular vein, « the little Athens of the Arctic regions. » This library, built in 1790, held over 2000 books, and became one of the most famous in the whole extent of Rupert’s Land.

Wikipedia
Fort William 1866
Fort William 1866

En 1803 le site de Grand Portage où se faisait traditionnellement la traite est devenu territoire américain; R. McKenzie a fondé un nouvel établissement plus au nord, Fort-William (de William McGillivray), aujourd’hui Thunder Bay, pour accéder aux territoires de l’ouest. Roderick est devenu un des associés importants de la Compagnie du Nord-Ouest quand son oncle Sir Alexander McKenzie a démissionné avec fracas. Vers 1788, il avait épousé une Indienne à la façon du pays, ils eurent trois enfants. En 1803 il a épousé Rachel Chaboillez.

Roderick McKenzie

Les marchands anglophones de la traite des fourrures étaient tous écossais. Tous les commis de la Compagnie de la Baie d’Hudson étaient aussi écossais. Les clearances dans les Highlands chassaient les habitants pour les remplacer par des moutons. Ces écossais étaient durs au travail et certains ont fait fortune, prenant peu à peu la place des Canadiens dans la traite (ou en s’alliant matrimonialement à eux).

La famille Chaboillez

Henry le frère de Roderick était administrateur de la Compagnie du Nord-Ouest et 2 autres frères, Donald et James, étaient dans le commerce des fourrures.

La traite des fourrures

Les Canadiens avaient une connaissance des réseaux et du commerce avec les autochtones que les écossais enviaient, ils étaient aussi les meilleurs canoteurs. Mais la vie de ces coureurs des bois était très dure. Peter C. Newman a documenté l’histoire de la Compagnie du Nord-Ouest dans Les conquérants des grands espaces entre autres. Il cite Ramsay Crooks de l’American Fur Company dans une adresse au Congrès des États-Unis:

Il serait de bonne politique d’admettre librement et avec moins de contrainte possible les canoteurs canadiens. Ils sont indispensables à la bonne marche de la traite car nul Américain ne pourrait les remplacer. […] Nos compatriotes sont pour la plupart trop indépendants pour se soumettre sans murmurer à une véritable discipline. On ne trouve que chez le Canadien cette tournure d’esprit qui fait de lui un être patient, docile et persévérant. En bref il s’agit d’un peuple inoffensif dont les habitudes de soumission conviennent particulièrement bien à notre commerce et, s’ils sont dirigés comme je désire qu’ils soient, ils ne causeront aucun souci au gouvernement de notre Union.

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Cet auteur canadien anglais ajoute ce subtil commentaire personnel: L’identité canadienne a rarement été cernée avec plus de finesse depuis.

Quand le commerce du bois remplacera la traite des fourrures ces mêmes hommes monteront dans les forêts à la fin de l’automne pour aller bûcher et reviendront avec la drave au printemps.

Plus loin il raconte qu’au plus fort de la traite les négociants de Terrebonne importaient chaque année cinquante mille gallons de rhum fortement concentré (132°) des Antilles via Montréal. Après le transport sur place ça produisait 250.000 gallons d’alcool dilué pour une population de 120.000 autochtones. L’alcoolisme a ravagé les Territoires du Nord-Ouest et laissé des marques durables.

Dans l’article présentant l’exposition de Terrebonne on lit: les produits de la région étaient exportés un peu partout jusqu’aux Antilles. C’était plutôt de l’importation pas chère et facilement transportable, les produits de luxe venaient de Londres. Et les fourrures allaient à Londres pour la plupart.

Crédit: la lecture de Les neuf églises et chapelles de Saint-Liguori de France Desmarais trouvé à la bibliothèque de Joliette m’a permis de reprendre ma recherche, j’y ai trouvé une partie de l’histoire de ce moulin et des photos de son emplacement.

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