Citoyennetés à vendre

La citoyenneté – le droit d’avoir des droits (H. Arendt)- est aujourd’hui refusée à des centaines de millions de gens. Pour quelques uns en revanche les passeports sont un produit de luxe pour se simplifier la vie et payer moins d’impôts.
Enquête sur le marché mondial des passeports par A. Abrahamian, 2015

La mondialisation bouleverse la notion de nationalité, certains ont été oubliés au moment de la formation des états, d’autres tentent de gravir la hiérarchie des états privilégiés, les riches eux sont cosmopolites et ne paient plus d’impôts nulle part. Un nouveau trafic s’est mis en place qui ébranle les notions de patriotisme et de bien commun.

 

Le cas des bidoun

Au moment de l’indépendance la péninsule arabique était peuplée majoritairement de peuples nomades. Lors de la création des états de nombreux habitants pour de multiples raisons n’ont pas été recensés à ce moment. Quand ces pays sont devenus très riches et que la possession de la nationalité s’est transformée en accès à la richesse, les portes se sont fermées pour les oubliés. Être citoyen du Koweit présente de gros avantages matériels: maison luxueuse, santé et éducation gratuites, revenu garanti, tout ça aux frais de l’état. Alors moins on est à partager plus la part est grosse. Environ 100.000 personnes se sont ainsi trouvées privées de nationalité. Ils vivent au Koweit sans pouvoir en sortir et n’ont aucun droit.

les bidoun
Manifestation d’apatrides qui demandent la citoyenneté à Jahra, à 50 km au nord-ouest de la ville de Koweït, le 6 janvier 2012. © AFP PHOTO / Yasser AL-ZAYYAT

Pas très loin de là les îles Comores sont un pays pauvre en crise. Pour se débarrasser de ce problème le Koweit a alors négocié l’achat de la nationalité économique comorienne pour ses bidoun contre des millions de dollars, une nationalité au rabais. Des milliers de personnes ont du accepter sous peine de perdre le peu de droits qu’ils avaient et pourraient se retrouver un jour aux Comores comme citoyens de seconde classe.

Tant qu’ils étaient apatrides, les bidoun ne pouvaient pas être expulsés, aucun pays ne les aurait acceptés, ils n’auraient même pas pu embarquer dans l’avion. Avec un passeport comorien plus de problème, les contestataires bidoun se sont vite retrouvés de force dans un avion, non pas vers les Comores mais vers n’importe où avec un billet aller-retour mais sans possibilité de retour.

Saint-Kitts

Comme beaucoup de petits pays exotiques, Saint-Kitts est un paradis fiscal des Caraïbes. Dans les années 1980 comme d’autres pays (USA, Canada, etc…) l’île a trouvé une nouvelle source de revenus en développant la vente de la nationalité aux investisseurs. Pour de multiples raisons beaucoup de gens ont des problèmes avec leur passeport; aujourd’hui, voyager avec un passeport palestinien par exemple complique pas mal les choses. Alors ils sont prêts à payer pour une nationalité de rechange.

Drapeau de Saint-KittsLe dérapage a commencé en 2006 quand un expert a proposé de restructurer le programme. En quelques années la vente de passeports est devenue la ressource principale atteignant 25% du PIB. Les acheteurs ayant l’obligation d’investir 400.000$, une bulle immobilière s’est créée avec plein de maisons vides. En 2009 c’était le jackpot quand l’Union Européenne a accordé aux citoyens de Saint-Kitts le droit d’entrée sans visa grâce au lobbying habile de l’expert. En 2015 le FMI félicitait le gouvernement pour avoir sorti l’île de la récession.

La surenchère

Les succès de Saint-Kitts ne sont pas passés inaperçus et de nombreux pays ont créé leur programme. L’île de Malte qui fait partie de l’Union Européenne tente de créer le sien, son passeport permettant de s’installer n’importe où en Europe. En 2014 le parlement européen a voté massivement contre cette initiative mais la constitution européenne n’y peut rien, Malte est un état souverain qui peut accorder la citoyenneté à qui lui plaît.

Le problème est capital et rejoint celui des paradis fiscaux. Si les riches n’ont plus d’attaches et vont là où ça leur coûte le moins cher tous les pays seront en compétition pour offrir des conditions minimalistes. À cause des abus certains états ont commencé à réagir, le Canada demande maintenant un visa aux citoyens de Saint-Kitts et l’administration américaine enquête ce qui pourrait beaucoup diminuer l’attrait de l’île et faire éclater la bulle des passeports.

Une simple recherche sur internet permet de connaître le cours du marché du passeport

La dérive

Roger Ver est un libertarien promoteur du bitcoin et citoyen du monde. En 2014 il a renoncé à sa citoyenneté américaine pour celle de Saint-Kitts. Un an plus tard il a voulu faire un voyage d’affaires aux États-Unis mais on lui en a interdit l’entrée, un contestataire encombrant de moins. D’autres américains sont obligés de renoncer à leur citoyenneté pour des raisons fiscales lorsqu’ils travaillent à l’étranger. À l’heure des frontières fermées et de la sécurité généralisée la citoyenneté prend beaucoup d’importance. Certains riches peuvent multiplier les nationalités pour parer à toute éventualité. D’autres n’ont aucune nationalité et sont à la merci des puissants.

Projet de ville flottante libertarienne. (Marko Jarvela/SeaSteading/REX/SIPA)

Pendant ce temps Peter Thiel, un des nouveaux conseillers de Donald Trump finance la nation de demain, une nation virtuelle flottant au milieu des océans, décrétant ses propres lois et indépendante du reste du monde:

Micro-Etats, villes flottantes : le projet fou des nouveaux maîtres du monde

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